Défense de la langue française   
Que s'ouvre enfin l'ère de la deuxième francophonie !

Le Monde du 9 novembre 2008

Par Claude Hagège
Professeur au Collège de France

L'entreprise de défense du français vaut mieux que l'ironie que nos élites " éclairées " lui témoignent

Au 12e Sommet de la francophonie, soixante-huit Etats viennent de montrer leur détermination à promouvoir davantage encore la langue française dans le monde. Le cadre en était le quartier même de la ville de Québec (400e anniversaire cette année) où les troupes françaises, en trop faible nombre, subirent une défaite, prélude au traité de Paris qui, en 1763, chassa la France des immenses territoires où sa langue et sa culture étaient présentes depuis plus de cent soixante ans et y instaura le règne de l'anglais.

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, pays amis de la France, continuent de voir dans le français un obstacle à la domination mondiale de l'anglais. L'action du British Council, comme celle des entreprises américaines qui, ici ou là, font de la disparition du français au profit de l'anglais une des conditions d'accords commerciaux ou culturels avantageux, est là pour prouver que l'anglais ne s'impose pas par le seul effet naturel d'une suprématie économique, mais bien parce qu'il est secondé par une politique concertée, qui appelle donc une réponse.

L'anglais est favorisé, de surcroît, par les comportements comme ceux d'industriels et d'universitaires qui, dans des réunions en France, l'imposent lors même que rien ne le requiert. Cette attitude n'existe pas en Espagne ou au Portugal, pays qui, comme la France, se sont bâtis dans un récent passé des empires coloniaux, mais dont les élites n'ont pas puisé dans cet épisode un masochisme de coupables, qui conduit à se déprendre de la langue française.

Des sentiments tout à fait contraires à ceux-là habitaient les enseignants français quand, entre 1880 et 1930, ils portaient d'autant plus fièrement outre-mer l'étendard de la langue française qu'ils y voyaient une compensation à ce qui inspirait l'essentiel de l'entreprise coloniale : la loi du profit.

DIVERSITÉ CULTURELLE

A ces maîtres de naguère, l'histoire a donné raison : paradoxalement, la langue française, après avoir servi d'arme aux combattants indépendantistes des colonies, a été retenue par les mêmes comme l'apport le plus positif de l'occupation française, celui qui facilite leur insertion dans la modernité.

Un autre paradoxe en résulte : face à l'ironie d'une partie de l'opinion " éclairée ", en France, à l'égard de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), on trouve, de Rabat à Bangui en passant par Tunis, Dakar, Abidjan, Lomé, etc., un nombre croissant d'intellectuels qui militent pour elle. Des hommes comme Léopold Sédar Senghor hier ou Abdou Diouf, secrétaire général de l'OIF, aujourd'hui, qui auraient pu partager le mépris d'une partie des élites françaises à l'égard du français langue coloniale, sont ceux-là mêmes qui leur réapprennent à être fières de leur langue !

Ils rejoignent ceux qui, en Suisse romande, en Belgique wallonne et au Québec, jugent légitime le combat pour le français. Après la francophonie coloniale, c'est donc une deuxième francophonie qui est en marche, avec le projet de servir non la France elle-même, mais la langue française et les idéaux qu'elle exprime. Un moyen existe pour qu'un jour l'opinion française tout entière soit galvanisée par cette cause. C'est d'enseigner, à partir de l'école primaire, non l'anglais, projet qui aboutira à immoler le français, mais l'étonnante et belle histoire de la francophonie, à travers ses deux étapes.

Face à la domination mondiale de l'anglais, on voit s'affirmer aussi l'hispanophonie, la lusophonie, l'arabophonie, la russophonie et, avec le projet de fondation d'instituts Confucius dans beaucoup de pays, la sinophonie.

Dans ce concert de voix puissantes, l'entreprise francophone possède trois avantages : l'avance historique, le refus d'une logique de marchés puisque pays développés et pays en développement y coexistent en un laboratoire de relations internationales unique au monde, et la diversité, puisque le nombre des langues qui se parlent à l'échelle de nations dans les pays membres de l'OIF est supérieur à celui des autres ensembles.

Ainsi l'ouverture au multilinguisme et à la diversité culturelle de l'univers est une caractéristique forte de l'entreprise francophone. La première francophonie appartient à l'histoire. La deuxième francophonie est, qu'on le veuille ou non, une des forces du monde d'aujourd'hui. Le moment est venu de s'en convaincre assez pour en faire un des ferments du monde de demain.

Claude Hagège
Professeur au Collège de France
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