Défense de la langue française   
Claude Duneton : « Une attaque de la diversité culturelle »
Le Figaro 28/07/2002

Claude Duneton est comédien, écrivain et spécialiste de la langue française. Il est en effet l'auteur de nombreux essais et dictionnaires consacrés au « bien parlé » et au bon usage des mots.


Propos recueillis par Paule Gonzalès

LE FIGARO. - Que pensez-vous de cette directive européenne qui nous oblige aujourd'hui à ne plus faire du français une langue obligatoire ?

Claude DUNETON. - C'est un élément de la guerre larvée que livrent, en Europe, les tenants d'une langue unie qui ne pourrait être que l'anglais compte tenu de sa force actuelle. En effet, ce n'est ni le finnois, ni le flamand ou encore le grec qui peuvent être des langues « facilement » comprises par le consommateur européen ! Seule la langue anglaise peut jouer ce rôle. Imposer une « langue facilement comprise par les acheteurs » est donc une fausse bonne idée de technocrates. Elle suppose d'ailleurs une population homogène et à leur image, c'est-à-dire suffisamment cultivée pour comprendre une langue qui n'est pas la leur. Cela conduit à reconnaître pour ne pas dire créer deux citoyennetés européennes. Celle qui parle et comprend l'anglais et celle qui en est exclue. Une telle situation ferait la part belle à une élite instruite et capable de traduction et condamnerait la grande masse des Européens à l'illettrisme.

Quel est le risque de dérive d'une telle affaire ?
C'est une attaque de la diversité culturelle qui règne en Europe car hypocrite. Si les instances européennes avaient affirmé officiellement que l'anglais serait demain la langue usuelle européenne, il y aurait eu immanquablement des réactions violentes. En utilisant cette fameuse périphrase, - « une langue facilement comprise » - on évite toute levée de boucliers. Cependant, une telle disposition entraîne une uniformisation, non seulement du langage, mais aussi des cultures européennes. Est-il besoin de rappeler q'une langue témoigne d'une manière particulière de voir le monde ?

Ne pensez-vous pas que cette menace que fait peser la Commission européenne sur la France pose un problème de droit à l'information ?
Effectivement, une information qui est donnée dans une langue autre que la sienne est une information tronquée dans la mesure où les mots ne correspondent pas terme à terme, et ne recoupent pas forcément les mêmes choses et la même réalité. Mais cette question pose un autre problème qu'est celui de la contagion. Dans un monde où les produits sont promus par la publicité, il est certain que cette dernière reprendra leur nom dans la langue où ils sont évoqués. On peut donc facilement imaginer que le langage publicitaire sera de plus en plus l'anglais et de moins en moins les langues nationales. Il s'agit là d'une colonisation pure et simple.

On répète constamment que le français a toujours su faire sien des mots étrangers. Pourquoi ne pourrait-il continuer dans cette voie sans être menacé ?
Ce n'est pas la même chose d'intégrer des mots lorsque la langue et la civilisation sont dominantes et de la subir lorsque cette culture est dominée. Or aujourd'hui on ne peut que constater l'hégémonie culturelle et économique du monde anglo-américain.
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