Défense de la langue française   
De l’orthographe rectifiée

Les premier, troisième, neuvième et dixième coups d’Alice
ne se traduisent par aucun mouvement sur l’échiquier.
Ce sont des coups stationnaires.

L. CARROLL, Alice à travers le miroir

        L’an dernier, le RENOUVO[1] a publié son vadémécum de l’orthographe recommandée. Le contenu de ce manuel a échappé, à ma connaissance, à toute une analyse critique aussi bien chez les défenseurs de la rectification de l’orthographe, que chez leurs adversaires. Convaincus de l’absolue nécessité de la rectification, on peut courir le risque de céder à toute cause «tendance» et «moderne», bien dans l’air de nos jours, au détriment de nos acquis nationaux, dont l’orthographe. Partisan de la rectification de l’orthographe telle qu’elle est conçue dans l’approche graphémologique de Nina Catach et Claude Gruaz, je vais exposer, dans ce qui suit, l’analyse de certaines données de ce vadémécum afin de démonter l’incohérence, l’irrégularité, voire l’inutilité des propositions qui s’y manifestent.[2]

        Ledit vadémécum, intitulé Le millepatte sur un nénufar, contient une liste de 2430 entrées qui, appartenant aux différentes catégories, sont répertoriées dans l’ordre alphabétique. L’élaboration de ce répertoire prend racine, selon les auteurs, dans les recommandations du Conseil supérieur de la langue française de 1990. Les catégories, présentées à l’introduction de l’ouvrage, concernent les cas suivants : A. Le trait d’union et la soudure (contenant % 22.60 des entrées), B. Le pluriel des termes composés (% 31), C. Les accents et le tréma (% 30), D. Simplification des consonnes (% 8.5), E. L’accord d’un participe passé,[3] F. Anomalie (regroupant % 4 des entrées) et G. Recommandations générales (comprenant % 4.5 des entrées).[4] Voyons de près de quoi s’agit-il.
        I. Concernant les données de la catégorie A, les auteurs proposent les formes soudées des termes composés tels que ºcroquemort, ºpassetemps, ºportemanteau et ºportemine. À l’exception des termes d’origine étrangère comme ºfoxtrots, ºlockouts et ºstripteases, ils conservent le trait d’union d’autres termes composés, au pluriel, relevant pourtant d’identique structure morphologique (ex. ºporte-paroles, ºporte-menus, ºpasse-droits et ºcoupe-faims). Peut-on déduire que chez nos réformateurs l’usage unifié de la marque du pluriel, ici s, justifie le maintien du tiret d’union des termes composés? On a beau chercher un quelconque critère qui justifie ce choix dans l’ouvrage. Il n’y en a pas.

        II. Sous la rubrique C1, les auteurs proposent que le e final d’un verbe du premier groupe s’écrive è dans les inversions interrogatives quand le sujet du verbe est à la première personne du singulier (ex. ºaimè-je). Je me permets de rappeler que dans le système du français écrit il n’y a tout simplement aucune syllabe graphique ouverte se terminant par le è au final absolu des termes. Pourvu qu’ils n’aient pas pris la séquence syntaxique ºaimè-je comme un seul terme.

        III. Les données de la catégorie D se répartissent en trois sous-catégories. Les formes conjuguées des verbes en -eler ou -eter font partie de la sous catégorie D1.[5] Les auteurs proposent le remplacement d’une consonne des géminées par le è devant la syllabe contenant le e muet. Ainsi, écrira-t-on elle ºcrétèle à la place de elle crételle. En effet, le è préserve, dans ce nouveau contexte phonographique, l’exacte correspondance phonique. Néanmoins, comme il s’agit, dans l’acte même de la rectification, de rendre l’orthographe usuelle moins «compliquée», on a à se demander dans quelle mesure, ou bien selon quelle approche didactique, le fait de remplacer une consonne par le è aboutit à «simplifier» l’orthographe.

        Concernant les données de la sous-catégorie D2, les réformateurs nous proposent d’écrire avec une seule consonne les termes dérivés dont la géminée consonantique est précédée par le e muet (ex. ºdentelier). Les trois termes qui se trouvent dans cette sous-catégorie sont les suivants : ºdentelier, ºlunetier et ºprunelier. Le terme lunetier existe tel quel dans le Trésor de la langue française. Le Petit Robert (1995) enregistre lunettier comme forme variante de lunetier. Cela est également le cas des prunellier et dentellier qui se trouvent à l’entrée dictionnairique du Trésor de la langue française (1971-1994) et celui des prunelier et dentelier qui, dans les mêmes articles dictionnairique, sont enregistrés comme formes variantes. En effet, les formes proposées par le RENOUVO, dans cette partie, ne sont guère des formes rectifiées. Il s’agit bel et bien d’un choix entre les formes variantes des mêmes termes.[7]

        D’ailleurs, il paraît plus intéressant de préserver les géminées consonantiques dans ces cas précis, du point de vue de la transparence morphologique qu’elles présentent dans le processus de l’apprentissage du lexique.[8] Ce qui est d’ailleurs fréquent dans les données lexicales de nos jours (ex. allumette/allumettier, cenelle/cenellier, selle/sellier). Il est cependant étonnant de constater que ce critère de transparence morphologique est largement pris en compte dans le traitement des données de la sous-catégorie D3 là où les doubles consonnes de certains verbes en -otter sont mis à l’abri de toute modification du simple fait que leurs morphèmes lexicales étaient porteurs des doubles consonnes (ex. ºbotte/botter, ºflotte/flotter). Rappelons que nos spécialistes, probablement réticents à l’ingérence dans les affaires de l’autrui, ont laissé intactes les consonnes doubles des termes d’origine étrangère tels que ºbabysitting, ºcallgirl, ºkibboutz, ºcarferry, ºcrosscountry, ºwattman, ºpaddy, ºhobby, ºboycotter et ºbestseller.

        IV. Les rectifications dont les données de la catégorie F sont issues, visaient à supprimer des anomalies de l’orthographe française. La sous-catégorie F1 concerne quelques familles raccordées.[9] Ce raccord consiste à ajouter un m à bonhomie, à prud’homie, à innomé, un t à combativité et un r à chariot pour qu’ils s’écrivent respectivement ºbonhommie, ºprud’hommie, ºinnommé, ºcombattivité. et ºcharriot et s’harmonisent ainsi à l’orthographe des termes de base, à savoir, homme, nommer, combattre et charrue. Pourtant, dans leur bonne logique de simplification de l’orthographe, ils auraient dû plutôt ôter une consonne de ces géminées qu’en ajouter une à leur dérivé.

        Ensuite, la régularisation des anomalies s’étend sur la sous-catégorie F2 et fait son œuvre. Présentons quelques exemples. Le terme ºtocade est proposé comme forme rectifiée de toquade. Étant donnée que ce dernier est le dérivé du verbe toquer (se), on est en bon droit de se demander pourquoi ce verbe n’était pas l’objet de la rectification si ce n’était que pour les raccorder? Avons-nous à expliquer à nos élèves qu’il s’agit d’une exception de l’orthographe créée cette fois-ci, et exceptionnellement, par la rectification? Ils proposent également d’écrire ºcuisseau à la place de cuissot. Par quels critères le fait de transcrire le phonème [o] par trois graphes est-il plus avantageux que de le transcrire par deux graphes?[10] Dans la même partie, ils proposent d’écrire ºappâts à la place d’appas, tout en négligeant que ces deux termes de la même racine morphologique, à savoir appâter, renvoient à deux entités sémantiques différentes. Le premier signifie «Pâture qui sert à attirer des animaux pour les prendre» et le deuxième «Caractères physiques séduisants chez une femme». Si vous êtes un homme de bon sens, vous n’avez guère l’intérêt de les confondre!

        Les termes de la sous-catégorie F3 ne sont point exempts d’interrogation. Dans les termes suivants le e des formes graphiques courantes est remplacé par le è ou le é; ºbonnèterie (bonneterie), ºpapèterie (papeterie), ºbriquèterie (briqueterie), ºvilénie (vilenie), ºféérie (féerie), ºparquèterie (parqueterie) et ºgangréneux (gangreneux). Pour tous ces termes-là, le Petit Robert (1995) enregistre deux prononciations possibles. Le fait d’inventer la forme ºpapèterie mène à privilégier la prononciation [papetri] dudit terme. J’ignore complètement dans quelle mesure ce choix est motivé par la question de rectification.

        V. La catégorie E est consacrée aux recommandations générales (privilégier la graphie la plus simple, franciser les termes empruntés, etc.). Mais dans cette partie comme dans les parties précédentes, nos réformateurs ne nous expliquent pas l’importance d’écrire ºplayboy, ºextradry, ºbabyfoot sans tiret. Je n’ignore guère le plaisir d’écrire le terme ºcallgirl dans lequel il n’y a aucune espace qui sépare call de girl. Il est cependant moins sûr d’avoir le même degré de jouissance en écrivant ºclergyman, ºbiznessman et ºaftershave dont le lexique français possède déjà les équivalents bien implantés dans l’usage, à savoir pasteur, homme d’affaires, après-rasage.

        Le cinquième travail d'Héraclès consista juste à nettoyer la bonne étable d'Augias. Il n’y avait guère à remplacer les bonnes bêtes par the good pets du voisin.
Mohsen HAFEZIAN
Chercheur postdoctoral
Département de Didactique
Université de Montréal
Pavillon Marie-Victorin
E. 507
courriel : m.hafezian@umontreal.ca

[1][retour] Le RENOUVO (Réseau pour la nouvelle orthographe du français est composé de l’AIROÉ (Association pour l'information et la recherche sur les orthographes et les systèmes d'écriture- France), de ANO (Association pour la nouvelle orthographe - Suisse) et de APARO (Association pour l’application des recommandations orthographiques – Belgique).
[2] [retour] Dans le présent texte, les exemples précédés par le petit rond º sont les termes dudit vadémécum.
[3][retour]Le seul terme mentionné dans cette «catégorie» est le verbe laisser.
[4][retour]Il est à noter que plusieurs entrées font partie de différentes catégories (ex. crédo nm, des crédos, B2, C4) et que certaines entrées sont accompagnées de leurs formes fléchies (ex. ºconnaitre v, il ºconnaît, il ºconnaitra, il ºconnaitrait).
[5][retour] Nos réformateurs n’ont pas touché aux doubles consonnes des verbes appeler (j'appelle) et jeter (je jette), sous le prétexte qu’ils sont bien implantés dans l’usage. On dirait que les termes de basse fréquente sont les favorites de nos spécialistes. C’est ainsi que l’on trouve un nombre important des termes rectifiés dont on risque peu, en qualité du sujet scripteur moyen, l’usage de deux fois dans cette courte vie (ex. il capèle (capeler), il arpègera (arpéger), il dégravèle (dégravele), etc.). Les termes de haute fréquence, écrits en caractères gras dans le vadémécum, présentent moins de % 3 des entrées. À qui s’adresse-elle la rectification?
[6][retour]Le terme ºinterpeler est faussement classé dans cette sous-catégorie. Il appartient en effet à la sous-catégorie D1.
[7][retour]Ce fait n’est pas un cas isolé. Les termes «rectifiés» de différentes catégories sont déjà enregistrés, et cela bien avant la publication de ce vadémécum, comme formes variantes ou entrées principale dans les dictionnaires (ex. ºasséner, ºgélinotte, ºquébécois, ºrecéleur, ºrépartir, ºsottie, ºinnommé, ºféérie, ºgangréneaux).
[8][retour] La question de transparence morphologique est pareillement négligée là où sont soudées les termes scientifiques polymorphémiques comme ºanarchosyndicalisme, ºbronchopneumonia, ºélectroencéphalogramme, ºotorhinolaryngologiste et ºpsychosensorimoteur et cela sans même parler des problèmes liés à la lecture de ces termes polysyllabiques.
[9][retour] Dans le texte, ce terme est écrit ºréaccordées. J’ai préféré garder la forme plus simple.
[10][retour] Du fait que le segment -ot, ayant le statut du morphème, exprime bien la notion de «petitesse» (ex. ballot, minot et perlot) que le morphème -eau (ex. renardeau, berceau et lionceau), le choix graphique des auteurs ne peut être basé sur des critères morphosémantiques.

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