Défense de la langue française   
LANGUE FRANÇAISE ET LIBERTÉ


Le célèbre poète et diplomate libanais Salah Stétié, était notre invité d’honneur le 6 avril, au palais du Luxembourg. Voici le plaidoyer qu’il prononça à cette occasion.

     Aujourd’hui plus que jamais, le monde a besoin de la langue française et j’ajouterai qu’il en a besoin au premier degré. Utilisé au premier degré précisément, l’anglais est aujourd’hui la langue la plus communicante du monde, celle dont font généralement usage les négociants, les industriels, les scientifiques, les banquiers, les assureurs, les diplomates, les internautes, les courtiers et représentants en tout genre... Mais cet anglais-là est ce qu’il est : 1 000 à 2 000 mots qui n’engagent ni la culture de l’homme, ni sa profondeur, ni ses valeurs. Anglais ? Plutôt, anglo-américain, que ses utilisateurs mondiaux connaissent généralement assez mal, qu’ils emploient sans illusions, le prononçant et l’écrivant d’une manière souvent fautive et se refusant à espérer de lui plus qu’ils ne lui demandent : le rendez-vous utilitaire avec l’autre. Oui, l’anglo-américain n’est axé sur rien d’autre que l’efficacité. On connaît la boutade de Bernard Shaw : « L’Angleterre et l’Amérique sont deux pays séparés par la même langue. »

     Où que le français se parle ou s’écrive – en France même, en Afrique, dans les pays arabes, au Québec, aux Antilles, dans l’Europe francophone (Belgique, Suisse romande ou Roumanie), ou encore là-bas, très loin, au Viêt Nam et aux antipodes –, la France est présente par sa culture, c’est-à-dire par l’essentiel. Là où s’enracine le français, s’enracinent ses valeurs, les idéaux qu’il sécrète ou qu’il définit, son combat bicentenaire pour la démocratie, ses leçons d’éthique ou de politique, même si celles-ci restent parfois abstraites et pèchent par défaut d’adhérence au dur usage de la réalité. Partout sont présents et rayonnent ses écrivains, ses philosophes et ses poètes, mais aussi, parce que le fait culturel est un fait global, ses peintres, ses musiciens, ses créateurs de toute obédience. On ne peut être francophone sans épouser la France dans sa totalité. Sinon, comme dit joliment la langue, on « baragouine » ou l’on dérape.

Parce qu’elle est non seulement un fait linguistique, mais aussi un fait culturel de première importance, la langue française ne me paraît pas, loin de là, être dans une situation désespérée. Les utilisateurs de l’anglo-américain sont sans doute près de 2 milliards : ils n’ont, à l’égard de l’anglais, aucune dépendance culturelle, si, directement intéressés, ils ne sont pas eux-mêmes de nationalité anglaise ou américaine. Les utilisateurs de la langue française sont environ 300 millions et ils doivent presque tout à cette langue française, qui est le toit de la maison, même si les murs de celle-ci sont le plus souvent bâtis avec des éléments de la culture originelle. Au cours de l’Histoire, la langue française a rarement cherché à détruire les cultures premières dans les pays où la France s’est attribué une mission, à l’inverse de ce qui s’est produit dans les régions qui furent dominées notamment par les Espagnols, par les Portugais ou, de façon plus spectaculaire, par les Anglais d’Amérique du Nord : partout où cette domination s’est produite, de grandes civilisations, des modes de croyance et de vie ont mordu la poussière. Poussière des chevaux des conquistadores en Amérique du Sud, poussière des fameux cow-boys en Amérique du Nord. La France, plus sage, a moins insulté l’avenir. Parce qu’elle a su respecter les terres qu’elle a gérées, la France, langue et culture comprises, reste aujourd’hui inscrite dans l’avenir des États issus de son Empire, maintenant que, partout dans le monde, leurs contentieux politiques ont cessé d’exister.

     J’ai souvent réfléchi au statut privilégié du français dans les régions qui furent longtemps des colonies ou des dépendances. La présence française a établi dans ces régions un mode de pensée qui, à partir des valeurs de la langue, a permis aux populations de s’émanciper intellectuellement en attendant de se libérer politiquement. La célèbre trilogie « Liberté, Égalité, Fraternité » ne s’enseigne pas sans effet, et c’est au monde entier que la France a donné ce type de haute leçon. Par son extension coloniale sur les cinq continents, la France a, de son côté, appris à connaître les autres, tous les autres, de l’intérieur en quelque sorte, tout en se faisant connaître d’eux. Plus que n’importe quel pays au monde, la France, continentale et maritime, ayant en outre une double façade atlantique et méditerranéenne, la France, qui est – au plan intellectuel au moins – la tête chercheuse de l’Europe, est l’un des seuls pays capables de donner et de recevoir, dans le cadre de ce dialogue des cultures que chacun appelle de ses vœux, à l’heure incontournable de la mondialisation et de la globalisation, de l’uniformisation et de la standardisation, de l’anonymat généralisé sous l’égide des États-Unis et la tyrannie du dollar. Pour dialoguer avec l’autre, il convient de pouvoir dialoguer avec soi-même. C’est précisément le cas de la France. Pour dialoguer avec lui-même, un pays doit être capable de s’ouvrir aux familles spirituelles et politiques qui le constituent. Seul un pays comme la France – riche de son passé, de son expérience actuelle et de son ouverture sur le devenir – peut, face aux tout-puissants États-Unis, proclamer l’état d’exception culturelle en vue d’échapper à l’équarrissage général, à l’atomisation des sens et des consciences, des valeurs et des besoins. C’est cette étonnante diversité, spécificité française, que voulait signifier le général de Gaulle quand il s’écriait, sur le mode humoristique : « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromages ! »

     Grâce à l’exemple donné par la France dans un certain nombre de domaines, on peut affirmer que la fatalité de la mainmise américaine sur nos cultures n’est pas inévitable et que l’on peut, si l’on s’y prend à temps et avec détermination, sauver les meubles, et peut-être même la maison. Mais il n’y a plus un instant à perdre. Il faut très vite identifier chacune de nos cultures, qui sont de grandes cultures, même et surtout si ce sont des cultures traditionnelles, et les renforcer de l’intérieur par tous les moyens disponibles – muséologie, muséographie, collecte et transcription des traditions orales, sauvegarde des monuments et des vestiges, études en tout genre, relevés, etc. Pour cela, la France, directement ou indirectement, peut apporter son concours, sans que soit négligé pour autant, dans le cadre d’un développement raisonné, le soutien résolu aux évolutions nécessaires et aux indispensables modernisations. La technique et la technologie doivent être plus généreusement partagées. Sur ce point, je m’adresse aux pays dits évolués et je lance plus particulièrement un appel à la France, pays de tradition humaniste dont la responsabilité à l’égard des pays colonisés est certaine.

     Quel est, par ailleurs, le rôle que peuvent jouer la France et sa langue dans le développement et l’évolution des pays entièrement ou partiellement francophones ? J’ai déjà souligné l’importance de l’impact des idéaux démocratiques sur ces pays. Là où la démocratie est occultée, refusée, il ne saurait y avoir de véritable développement, car le développement économique reste stérile s’il ne s’accompagne d’un développement intellectuel et moral. De plus, il est indéniable que, dans un pays où le dialogue interne est suspendu, il ne saurait y avoir d’échange égalitaire avec l’autre, avec l’extérieur et l’étranger, donc de dialogue des cultures, celui-ci se définissant en tant que partage des valeurs. Or, seuls cet échange et ce partage sont fondateurs de civilisation.

     Échange : mot-clé. Aujourd’hui, le dialogue des cultures passe nécessairement par la traduction. Depuis environ cent cinquante ans, la langue française est l’une des principales plates-formes de la traduction en Europe, beaucoup d’orientalistes et de spécialistes ayant transcrit en français, souvent de manière admirable, certains textes majeurs des communautés des autres rives : chinoise, japonaise, arabe, persane, africaine, précolombienne, et d’autres encore. La traduction, du français vers d’autres langues, notamment les langues du tiers-monde, se fit longtemps de manière très épisodique, anarchique et hasardeuse. Aujourd’hui, les choses ont profondément changé : les maisons d’édition françaises traduisent beaucoup et de mieux en mieux, et de nombreux auteurs français, ou traduits en français, sont traduits dans d’autres langues, notamment l’arabe – qui est ma langue. Je témoigne à partir de mon expérience personnelle : étant libanais, j’appartiens par mes origines à un pays intensément traducteur, le plus actif de tous les pays arabes en ce domaine. J’ai traduit moi-même en français quelques textes importants de la modernité arabe et j’ai, à partir du français, étant un écrivain de langue française, eu moi-même le privilège d’être traduit dans une quinzaine de langues de la planète.

     Pourquoi un écrivain du tiers-monde, par exemple un écrivain issu du monde arabe, a-t-il besoin soit d’écrire en français, soit d’être traduit dans cette langue ? L’arabe est, certes, une grande langue, mais il reste d’un usage réservé au seul monde arabe. En revanche, le français, au-delà même de sa valeur proprement littéraire, est une langue de communication internationale. Écrire en français ou être traduit dans cette langue, c’est s’inscrire évidemment dans un patrimoine privilégié, mais c’est aussi, comme je viens de l’évoquer, pouvoir espérer un transfert vers d’autres aires linguistiques. C’est s’assurer ainsi, outre le lectorat français et francophone, avec souvent à la clé une mise en perspective critique de l’œuvre, une audience internationale. Cette audience est d’autant plus précieuse que, fréquemment, l’écrivain dont je parle est en mal de public dans son pays d’origine, soit pour des raisons économiques (le livre est trop cher), soit pour des raisons intellectuelles (le public est peu formé culturellement ou déformé idéologiquement), soit pour des raisons politiques (l’auteur est interdit de public ou censuré).

     À l’écrivain persécuté ou censuré, la langue française proposera donc un espace de liberté. En français – directement ou par les voies de la traduction –, cet écrivain peut exprimer ce qu’il n’aurait pu dire dans sa langue et dans son pays d’origine. C’est là également une victoire de la démocratie. La diffusion éventuelle de son propos dans d’autres langues – propos qui est toujours lucide ou courageux, s’agissant d’un écrivain contestataire, parfois même révolutionnaire – ne peut qu’ajouter à cette victoire.

     Parce que la langue française s’est toujours adaptée aussi vite que possible aux réalités du monde contemporain, elle propose à son utilisateur un instrument nuancé et inventif pour aller plus loin dans l’exploration et la formulation d’idées neuves, de concepts inédits, de sentiments ou de sensations difficilement identifiables pour cause de subtilité extrême. Ce faisant, la langue française permet de sortir des sentiers battus, de stimuler en chacun, par l’oxygène qu’elle apporte, tous les dynamismes créateurs. Je l’ai définie comme espace de liberté. En effet, si, depuis deux siècles, le français a été sans doute la structure langagière la plus malmenée, cette structure aura également été la plus traversée de formes neuves. « Rossignol désaccordé pour l’honneur de la musique », disait de Pierre Boulez mon compatriote Georges Schéhadé. Langue de notre modernité récurrente, le français est ce beau rossignol-là, désaccordé, mais sans cesse réaccordé pour l’honneur de l’esprit.
Salah Stétié
NDLR : Salah Stétié est l’auteur de dizaines d’ouvrages ; citons les plus récents : Mahomet (éditions Pygmalion, 2000) et Mes Villes, avec des gouaches de Jean-Pierre Thomas (éditions de la Limace bleue, 2001).
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