Plumier d'or

Discours de Katell Faria à la remise des prix du Plumier d'or 2026

L'invitée d'honneur Katell Faria, membre des Écrivains de marine, a prononcé un discours évoquant la mission de la frégate Nivôse aux Terres australes et antarctiques françaises
Rédigé par Katell Faria
Publié le 19 mai 202610 min de lecture
Discours de Katell Faria à la remise des prix du Plumier d'or 2026

Mission aux terres australes

Il y a trois ans, j'ai embarqué à bord de la frégate Nivôse, pour une mission vers les Terres australes et antarctiques françaises. Nous avons embarqué à la Réunion. Après une escale à Durban en Afrique du Sud nous sommes partis entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants pour découvrir des îles où pratiquement personne ne va, occupées par quelques militaires et quelques scientifiques. Ce sont les îles des archipels Crozet, Kerguelen et les îles Saint-Paul et Amsterdam. Les Kerguelen ont été découvertes par Yves Joseph Kerguelen de Trémarec, qui cependant n’est pas allé à terre. Il est resté à bord de son bateau, le temps était trop mauvais pour descendre. Rentré en France, il s'est retrouvé à la cour de Louis XV. Il a dit au roi : « Seigneur, j'ai découvert la France australe ». Et il a vendu au roi une espèce de paradis terrestre perdu au sud de l'océan Indien, disant que ce territoire immense était très verdoyant et bénéficiait du climat le plus tempéré et le plus merveilleux.

Il a été accueilli en héros par toute la cour et on l'a vu comme un nouveau Christophe Colomb. Et bien sûr il a demandé à mener une seconde mission pour pouvoir vraiment prendre possession de cette terre immense et pouvoir y installer des colonies. Et donc il est reparti là-bas un an plus tard, en 1773. Sauf que lorsqu'il est arrivé, il a dû faire face à la réalité, c'est-à-dire qu'en fait les Kerguelen ne sont pas du tout le paradis terrestre qu'il avait vendu. En fait aux Kerguelen, il y a des pics de vent tellement puissants - 200 km/heure - qui font que les mouches ont dû évoluer : les mouches des Kerguelen n'ont pas d'ailes. Elles sont contraintes de ramper parce que si elles volaient, elles seraient embarquées au loin. Les Kerguelen, ce sont des falaises rocheuses tout à fait inhospitalière ou des plaines pelées : rien de paradisiaque.

Monsieur de Kerguelen est parti avec un bateau qui s'appelait Le Roland, il était accompagné d'un autre bateau qui s'appelait L'Oiseau, j'ai essayé d'imaginer ce que le capitaine qui commandait l'Oiseau a ressenti en découvrant le paradis terrestre qu'on lui avait vendu. Je pense qu'il a pas été déçu et juste pour l’anecdote lorsque finalement on a rapporté au roi qu'en fait les Kerguelen n'étaient pas du tout la France australe et qu'il n'y avait pas de quoi s'y installer, Monsieur de Kerguelen a été condamné à six ans de forteresse à Saumur. Donc après une gloire éphémère, ça a été la déchance.

« La brume se déchire comme une mèche de coton que l'on étire, et tandis que le paysage lentement se dévoile à mes yeux, je sens mon cœur s'atrophier dans ma poitrine. Un étrange frisson parcourt mon corps affaibli par les mois de fatigue et de privation dues à notre longue navigation. Je suis comme frappé d'effroi devant la sinistre vision qui s'offre à moi : de part et d'autre du bateau se dressent de hautes falaises déchiquetées, au pied desquelles s'étirent d’étroites plages de roche noire. Au fond de la baie, de fines trombes marines semblent perforer le ciel à l'allure spectrale. Quant au vent, jamais je n'en ai senti de plus violent, de plus terrible. Dire que c'est pour ce spectacle mortifère que nous avons affronté tant de tempêtes et de périls. Quelques secondes suffisent pour que je comprenne la grave imposture dont s'est rendu coupable capitaine de vaisseau, Kerguelen de Trémarec. Non, cette terre n'est point l'étendue fertile, entrecoupée de bois et de verdure, dont il a vanté la douce température à notre roi. Non, un tel endroit ne mérite pas qu'on lui consacre de grande expédition. Autour de moi règne tristesse, violence et pauvreté. Ce paysage, c'est celui de la désolation. Kerguelen a fait passer pour un paradis ce qui ressemble fort à un enfer. C'est un mensonge qu'il paiera cher ».

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