

« Quelques mots gaulois ont survécu »
On réduit ordinairement l’héritage du gaulois dans le français à très peu d’éléments. Les jugements portés émanent de personnes ignorant tout de cet idiome et dont les opinions se contentent de reprendre celles émises depuis longtemps.
La romanisation a entraîné l’adoption du latin, base de notre langue, et l’abandon progressif du gaulois. Mais cet idiome déchu, qui était bien ancré dans les traditions, n’a pas été totalement éliminé. Des éléments non négligeables s’en sont conservés. Depuis des siècles, cependant, les esprits, formés à la culture classique gréco-romaine – essentielle –, ont eu tendance à négliger et ignorer les apports d’autres cultures et d’autres langues, en particulier l’apport gaulois.
Ce « substrat » représenterait, selon des comptes fluctuants des commentateurs, 60, 120 ou 150 éléments. Problème : on exclut un nombre non négligeable de termes par ignorance de leur filiation gauloise. Et surtout, on ne compte que les mots de base du français. Or un dictionnaire ne comprend pas seulement les mots souches, mais tous les dérivés et composés des différentes familles. Ainsi, le mot char, issu du gaulois carros, a-t-il fait naître chariot, charrette, charroi, car, carriole, charrue, charger, chargement, décharger, décharge, déchargement, surcharger, et bien d’autres encore. Si l’on prend en compte tous ces termes non comptés, on arrive à un bon millier de mots. Nous en avons donné la liste alphabétique détaillée dans Les irréductibles mots gaulois dans la langue française. Sur 60 000 mots, c’est peu, mais la part gauloise est presque dix fois plus importante qu’on ne croyait.
« Un pauvre substrat »
Les souvenirs de la langue gauloise ont été jugés pauvres non seulement quantitativement mais aussi qualitativement. On les a réduits à un « fonds primitif », limité à « quelques végétaux, oiseaux ou poissons » et « choses de la terre ». On y trouverait surtout des réalités non reluisantes, mots d’un « registre peu glorieux » (la boue, la suie, la glaise, les magouilles), et un vocabulaire évoquant des produits non commercialisables (la mègue ou le mégaud [petit-lait] sont gaulois tandis que le lait est latin ; le miel est latin, la ruche est gauloise).
Ces jugements sont allés de pair avec le regard longtemps porté sur la civilisation gauloise. On avait une société primitive, un pays pauvre, sous développé, une Gaule couverte de forêts profondes, où vivaient « nos ancêtres » dans de misérables huttes. Ce sont les Romains qui avaient bâti l’économie de la Gaule, qui avaient apporté le flambeau de la civilisation. Le mythe du Gaulois barbare, sous-développé, s’est accompagné d’un substrat lui-même borné, misérable. Depuis une cinquantaine d’années, l’archéologie a changé totalement le regard sur la Gaule. Loin d’avoir eu une pauvre économie, de correspondre à une société primitive, le pays a connu un assez haut degré de développement, dans de nombreux secteurs. Les mots en portent témoignage.
Richesse des mots gaulois
• Les Gaulois ont été des combattants renommés, engagés comme mercenaires dans de nombreuses armées du bassin méditerranéen. Pas étonnant que proviennent de leur langue le verbe se battre, l’appellation du combattant, de l’ambassadeur, des valets et vassaux (aides au combat), et les noms de plusieurs armes (voir ci-dessous).
• L’agriculture a été particulièrement performante, avec de riches cultures de céréales. Les mots d’arpent, de sillon, de soc, de charrue, de blé, ainsi que l’appellation des brasseries (qui fabriquaient la bière gauloise) en restent les témoins.
• L’élevage a tenu une grande importance, ce que soulignent nos mots de mouton, de bouc, de truie, de cheval. Les produits de cette activité nous en gardent des souvenirs : la tomme, le reblochon et aussi le meilleur de la crème (gauloise et non latine !).
• La métallurgie du fer fut très développée, comme le montrent les mots de mine et de minerai, les noms celtiques de la lance, du javelot et du glaive (armes que copieront les Romains), aussi les appellations des socs, des tarières, des gouges, des landiers.
• Les artisanats du bois ont connu l’excellence : nos noms de charpentier, charron, tonnelier, boisselier proviennent tous quatre du gaulois. Bacs, bassines, berceaux, luges, tonneaux ont été fabriqués en quantité. Les mots gardés révèlent les savoirs passés.
• Les chars, chariots et charrettes étaient une spécialité de la charronnerie gauloise (une dizaine de noms latins de voitures de transport ont été du reste empruntés à la langue gauloise). Le nom de la jante dénote un héritage technologique en même temps que linguistique.
• Certains véhicules étaient fabriqués avec une caisse amovible en osier : ce sont les bennes et bannes (d’un thème celtique signifiant « lier »), à l’origine de nos bagnoles. Les vanniers fabriquaient aussi les ruches, en jeunes écorces d’arbres (le miel latin n’était que le produit de la nature, la ruche garde témoignage du savoir-faire de l’artisan gaulois).
• Ajoutons l’artisanat du cuir : à partir des peaux traitées par tannage (procédé couramment utilisé par les Gaulois), on fabriquait courroies, bougettes (petits sacs qui feront naître le budget de l’État) et valises.
• Enfin, pour s’en tenir à l’essentiel, industrie de l’habillement : tissus des draps, braies, à l’origine de nos braguettes et de nos tenues débraillées (quand les braies mal attachées risquent de choir), saies et sayons, coules et cagoules, aussi bérets.
Beaucoup de ces mots montrent le développement économique, les savoir-faire, la maîtrise technique des agriculteurs, des éleveurs, des artisans de la Gaule. On sort totalement de l’idée d’un vocabulaire pauvre, limité à des réalités insignifiantes, sans valeur économique, sans commercialisation : des produits de l’agriculture, de l’élevage, de la confection et d’autres secteurs de fabrications, ont été exportés jusqu’à Rome avant la Conquête. Révélateur, le mot d’échange, lié au commerce, provient de l’idiome des Gaulois.
Nos jugements sur la vie en Gaule et sur le substrat gaulois sont donc à revoir. Les mots gardés de la langue de « nos aïeux » ne l’ont pas été par hasard. Ils restituent et viennent souligner les points de force de leur civilisation.
Jacques Lacroix, Professeur agrégé de lettres, docteur ès lettres et civilisations de l’université de Dijon et membre de la Société archéologique de Sens et de la Société française d’onomastique (science des noms propres).
Depuis cinq ans, il a mis en ligne sur YouTube une dizaine de vidéos sur des sujets liés au gaulois, qui ont totalisé près de 500 000 vues et comptent 10 000 abonnés.
Citons : Le Sel gaulois dans les noms de lieux, Les Noms gaulois des hauteurs, L’Eau des Gaulois dans nos noms de lieux, Les Noms gaulois de nos villes, Les Gaulois et la nature...
Parmi ses œuvres : Les Noms d’origine gauloise, la Gaule des combats (2003, 2e éd., 2012) ; Les Noms d’origine gauloise, la Gaule des activités économiques (2005); Les Noms d’origine gauloise, la Gaule des dieux (2007) ; Enquête aux confins des pays celtes (2019, 2e éd. rev. et augm., 2021) ; Les irréductibles mots gaulois dans la langue française (2020, 2e éd. rev. et augm., 2022) ; Les Frontières des peuples gaulois. Grands thèmes limitrophes (2021) ; Les Frontières des peuples gaulois. Appellations méconnues et atlas des territoires gaulois (2021) ; Le Grand Héritage des Gaulois (2023).
Distinctions : prix Gustave Chaix d’Est-Ange, de l’Académie des sciences morales et politiques (2007) ; prix de linguistique Albert-Dauzat (2008).


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