

On le sait et on peut le regretter, au XVIIIe siècle, la France, qui était intervenue dans la partie orientale de l’Amérique du Nord devenue Canada et États-Unis, a vendu ses « arpents de neige » sous Louis XV. La France était devenue quasiment propriétaire de cette partie orientale de l’Amérique du Nord qui s’étendait des rives du Saint-Laurent à La Nouvelle-Orléans, des Grands Lacs à l’estuaire du Mississippi. Le grand territoire du sud donnant sur le golfe du Mexique porte toujours le nom de Louisiane, en souvenir de Louis XIV.
Les Anglais sont arrivés en nombre dans la partie septentrionale de l’Amérique. Nous, Français, nous étions moins nombreux. Nous n’en avons pas moins laissé des traces importantes et les Québécois comme les francophones des provinces maritimes sont encore aujourd’hui nombreux à défendre la langue française et peut-être avec plus de mordacité et de conviction que ne le font les Français eux-mêmes dans leur pays.
Avec sa passion et son sens pédagogique – il avait d’ailleurs apporté une carte pour illustrer son propos –, Alain Dubos nous a emmenés dans cette Nouvelle France qu’il a sillonnée en tous sens, où les Français se sont heurtés aux Anglais d’une manière qui a été déterminante à Québec, dans les plaines d’Abraham, le 13 septembre 1759. Les deux généraux engagés dans ce combat y ont perdu la vie : l’Anglais James Wolfe et le Français Montcalm. Les Français ont été vaincus, mais leur histoire dans cette région du monde est d’une certaine façon exemplaire.
Les Français étaient 120 000 et les Anglais 1 200 000 : « La France, alors deux fois plus peuplée que l’Angleterre, que la Russie, que la Prusse, perdra son Amérique parce qu’elle ne l’aura pas suffisamment ensemencée. » Les Anglais « déchargent alors par convois entiers leur future Amérique sur les quais de Boston, de New York, de Baltimore ou de Williamsburg », tandis que la France consent à son outre-mer « un goutte-à-goutte humain qui lui fera payer cher sa pingrerie coloniale ».
Notre orateur nous rappelle cependant que jamais le domaine de Louis XIV, déjà très occupé par ses guerres en Europe, ne s’était étendu aussi loin et que les Français ont laissé de profondes traces en Amérique du Nord. Ils l’ont prouvé par leur ingéniosité, par leur courage, par leur sens humanitaire et leur compréhension pour les autochtones qui dans ces régions les ont précédés, par leur vocation missionnaire aussi.
Ces Français ont réussi « un coup de maître », et Alain Dubos le souligne, à s’entendre avec les tribus amérindiennes. Une quarantaine d’entre elles, « concernées par leur guerre contre les Anglais vont signer le grand traité mettant fin à des décennies de combats ». « Presque cent ans après le débarquement de Samuel de Champlain à l’île Sainte-Croix, au bout d’un siècle d’incessantes tueries, la raison, triomphant des stratégies, des tactiques, des calculs et des batailles, va s’imposer à Montréal. Le vieux rêve de Frontenac, réconcilier les Français, leurs alliés et leurs adversaires de l’Iroquoisie, va se réaliser. » Tous seront là sauf les Anglais.

Du point de vue technique, le génie paysan français va laisser dans ce qui constitue aujourd’hui les provinces maritimes une « invention » qui fonctionne toujours : l’aboiteau, « le symbole de ce que fut l’Acadie des colons ». Ce dispositif, ces digues nanties de clapets, permettaient aux eaux douces de s’écouler à marée basse vers la mer et empêchaient, clapets fermés, à la marée montante, la salinisation des terres cultivées gagnées sur la mer.
Et puis, les Français ont amené avec eux des missionnaires, des jésuites pour évangéliser les autochtones. Ils ont influencé ces vastes régions d’Amérique du Nord par la foi catholique, laquelle a rapproché d’eux les catholiques irlandais. Regardez le drapeau des Acadiens ! C’est le drapeau de la France frappé de l’étoile de Marie et l’Ave maris stella est encore l’hymne national de ce peuple sans frontières qui vit en grande partie au Nouveau-Brunswick. À Québec, d’autre part, les Ursulines fleurissent toujours la tombe de mère Marie de l’Incarnation et Marguerite d’Youville, bâtisseuse d’hôpital, y a toujours sa place.
Le Grand Dérangement demeurera une tache sur le drapeau des Anglais et ce peuple français, chassé violemment de ses terres et de ses maisons – Évangéline en restera le symbole –, trouvera refuge dans le sud de cette Nouvelle-France, en Louisiane, d’où le français n’a pas totalement disparu. Les Cajuns lui restent très attachés encore de nos jours. « En Louisiane, c’est l’accordéon germanique qui a enrichi la matrice française. De Lafayette à Bâton- Rouge, de La Nouvelle-Orléans à Natchez, la musique cajun existe et triomphe, qui fait tourner les générations mêlées, dans le sens des aiguilles d’une montre, sur les centaines de pistes des samedis au bayou. »
Récit passionnant par lequel Alain Dubos, conteur comme écrivain maniant notre belle langue avec simplicité, sens du concret et dynamique joyeuse, nous a emmenés au pays des coureurs de bois, où « l’aventure française » laisse des traces bénéfiques et indélébiles, ainsi que l’héroïsme qui l’a animée.
Jacques Dhaussy
Au nombre des œuvres d’Alain Dubos, citons :
Les Seigneurs de la Haute Lande(Prix Mémoire d’Oc 1996).
La Palombe noire (1997).
La Sève et la Cendre (1999).
La Fin des mandarins (2000).
Acadie, terre promise (2002).
Retour en Acadie (2003).
La Baie des Maudits (2005).
La Plantation du Bois-Joli (2005).
Constance et la ville d’hiver (2007).
Rouges Rivières (2008).
Les Amants du Saint-Laurent (2009).
Landes de terre et d’eaux (2011).
Les Tribus du roi (2011).
Prix Historia du roman historique, (2012).
Échec au Roy. Et l’Acadie, Majesté ? (pièce de théâtre, 2013).
La Mémoire du vent (2012).
La Ferme de Bonne-Espérance (2014).
Le Dernier Combat du docteur Cassagne (2016).


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