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« Dites trente-trois ! » Une trace du français dans la médecine mexicaine

Il est des mots qui voyagent plus loin que les hommes qui les ont prononcés. Ils traversent les frontières et les océans, passent d’une langue à une autre et survivent parfois pendant des générations, alors même que ceux qui les emploient ont oublié leur origine.
Rédigé par Dr Fabián Arturo Cabrera-Bertoni (Benito Juarez - Mexique)
Publié le 21 septembre 202613 min de lecture
« Dites trente-trois ! »  Une trace du français dans la médecine mexicaine

« Dites trente-trois ! » Une trace du français dans la médecine mexicaine

Il est des mots qui voyagent plus loin que les hommes qui les ont prononcés. Ils traversent les frontières et les océans, passent d’une langue à une autre et survivent parfois pendant des générations, alors même que ceux qui les emploient ont oublié leur origine.

Au Mexique, une formule bien connue des médecins en offre un curieux exemple. Dès les premières années de leurs études, les futurs praticiens apprennent à examiner le thorax d’un malade. Le médecin pose ses mains sur la poitrine ou le dos du patient pour percevoir les vibrations vocales, puis utilise son stéthoscope pour écouter la transmission de la voix à travers les poumons.

Il demande alors :
Diga treinta y tres.
Autrement dit : « Dites trente-trois. »

Pourquoi trente-trois ? Pourquoi pas vingt-deux, quarante-quatre ou n’importe quel autre nombre ?
Pour un médecin mexicain, la formule semble si naturelle qu’on ne songe guère à s’interroger sur son histoire. Pourtant, il suffit de se tourner vers l’ancienne sémiologie médicale française pour rencontrer une expression étonnamment familière : « Dites trente-trois ».

Écouter le corps

L’histoire nous ramène à la grande tradition clinique française du XIXe siècle. En 1816, René Laënnec eut l’idée d’interposer entre l’oreille du médecin et la poitrine de la malade un cylindre de papier roulé. De cette expérience allait naître le stéthoscope, dont le nom lui-même fut construit à partir du grec stêthos, « poitrine », et skopein, « examiner ».
L’instrument transforma profondément l’examen du malade. Le corps humain devenait un territoire que l’on pouvait non seulement observer et palper, mais aussi écouter.
La voix faisait partie de cette exploration. Les sons produits dans le larynx se transmettent à travers les bronches et les tissus pulmonaires jusqu’à la paroi thoracique. Certaines maladies modifient cette transmission. Demander au patient de répéter une expression déterminée permet donc au médecin d’apprécier les vibrations de la voix par la palpation ou l’auscultation.
Mais attribuer directement le choix du nombre trente-trois à Laënnec serait imprudent. Son origine précise demeure difficile à établir. Des sources historiques associent plutôt cette pratique à la tradition clinique française postérieure et notamment à Charles Lasègue (1816-1883), qui aurait recommandé de faire prononcer au malade « trois cent trente-trois ».
L’incertitude est elle-même révélatrice : les gestes médicaux se transmettent parfois de maître à élève beaucoup plus longtemps que le souvenir de celui qui les a introduits

De trente-trois à treinta y tres

Au XIXe siècle, l’influence de la médecine française dépassait largement les frontières de la France. Le Mexique n’y échappa pas. Les ouvrages français circulaient parmi les médecins mexicains ; certains d’entre eux allaient compléter leur formation en France, tandis que les méthodes de la clinique française pénétraient progressivement l’enseignement médical du pays.
Avec les connaissances voyageaient aussi les mots et les usages.
C’est dans ce contexte que le rapprochement entre le français trente-trois et l’espagnol treinta y tres prend tout son intérêt. La formule demeure aujourd’hui familière à des générations de médecins mexicains.
D’autres traditions médicales ont pourtant choisi d’autres mots. Dans le monde anglophone, par exemple, le classique ninety-nine a longtemps servi au même type d’exploration. Cette formule serait elle-même liée à l’allemand neunundneunzig.
Or traduire un nombre ne signifie pas reproduire le même phénomène sonore. Trente-trois, treinta y tres, neunundneunzig et ninety-nine désignent peut-être des nombres comparables dans leurs langues respectives, mais leur composition phonétique est différente.
Voilà une situation singulière où la traduction médicale rencontre la phonétique : le sens du mot compte moins que le son produit par celui qui le prononce.

La mémoire des mots

La médecine du XXIe siècle dispose de la radiographie, de la tomodensitométrie, de l’échographie et de techniques que les cliniciens du XIXe siècle n’auraient guère pu imaginer. Pourtant, certains de leurs gestes survivent quotidiennement dans nos cabinets et nos hôpitaux.
Lorsque le médecin mexicain pose aujourd’hui son stéthoscope sur le dos d’un patient et lui demande :
— Diga treinta y tres
il répète peut-être, sans le savoir, l’écho lointain d’une tradition clinique française.
Il serait excessif d’affirmer que chaque « treinta y tres » mexicain descend directement d’un « trente-trois » prononcé dans un hôpital parisien. L’histoire ne nous permet pas une filiation aussi simple. Mais la proximité des deux formules, replacée dans la profonde influence exercée par la médecine française sur la médecine mexicaine du XIX^e siècle, mérite assurément notre attention.
Car les langues ne laissent pas seulement leurs traces dans les dictionnaires.
Elles les laissent aussi dans nos gestes.
Et parfois, deux siècles plus tard, il suffit d’écouter attentivement un médecin mexicain pour entendre encore, très discrètement, un peu de français.

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