
« L’État profond ». C’est en 2019 que cette expression a fait irruption dans le vocabulaire politique français : le 21 août, devant l’Association de la presse présidentielle, Emmanuel Macron dénonçait « les chicayas des bureaucrates et des États profonds » afin de justifier son refus du communiqué négocié au G7. Six jours plus tard, devant la conférence des ambassadeurs, le président se fait plus précis : « Alors je sais, comme diraient certains théoriciens étrangers, nous avons, nous aussi, un État profond. Et donc, parfois, le président de la République dit des choses, et puis la tendance collective pourrait être de dire : “Il a dit ça, mais enfin nous on connaît la vérité, on va continuer comme on a toujours fait.” » Puis il avertit qu’il ne faut pas « suivre cette voie ».
L’ emploi de ce terme est directement inspiré par le vocabulaire de Donald Trump : Deep state est l’une de ses expressions favorites. Prêtant le flanc aux accusations de populisme, le président américain désigne ainsi tous ceux qui l'empêcheraient de gouverner : médias, bureaucratie, groupes de pression, hauts fonctionnaires, juges, diplomates, etc. Un obscur et informel État dans l'Etat qui détiendrait dans des conditions mal définies, le vrai pouvoir de décision.
Comme le souligne Gérald Bronner, sociologue spécialiste des croyances et des informations fallacieuses, l'idée d'un État profond relève d'une vision proche du conspirationnisme, dont la théorie suppose un projet commun à des groupes secrètement liés par des intérêts et des intentions maléfiques. Elle donne lieu à toute une série de croyances et de fantasmes. La mouvance conspirationniste QAnon alimente le discours en y ajoutant les marottes typiques de la culture populaire américaine : pédocriminalité, satanisme, vampirisme, cannibalisme… Cependant son usage par le président Macron - et avant lui par l’ancien ministre Hubert Védrine - lui confère une forme de respectabilité.
À l’origine : « Derin devlet »
Selon l’historien Tancrède Josseran, le terme est apparu dans les années 70 en Turquie de la bouche du premier ministre Bülent Ecevit. Il désignait par « Derin devlet » d’hypothétiques réseaux secrets, notamment des services de renseignement et des groupes militaro-policiers agissant en dehors du cadre démocratique pour « protéger » l’État, parfois en collaboration avec des organisations criminelles. Dans le contexte de la guerre froide, le pays est alors fragilisé par les affrontements entre groupes gauchistes et d’extrême droite, interrompus par des coups de force de l’armée, censés rétablir l’ordre. Comme l’explique Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie et Moyen-Orient à l’Institut français des relations internationales, le spectre de l’État profond ressurgit le 3 novembre 1996 à l’occasion d’un étrange accident de voiture qui se produit à Susurluk, petite ville de la région de Marmara. Un véhicule appartenant au député local percute un camion, et trois de ses occupants trouvent la mort : le chef adjoint de la police d’Istanbul, le leader du groupe nationaliste les Loups gris, tueur à gages et trafiquant recherché par Interpol, ainsi que sa compagne. Le propriétaire de la voiture est une figure de la stratégie de contre-insurrection villageoise pratiquée dans le sud-est kurde. « L’accident semble avoir été programmé et les autorités estiment que le ministre de l’Intérieur, Mehmet Ağar, qui passait ses vacances avec le groupe, était visé. » Le « scandale de Susurluk » secoue les bases de l’État : une enquête expose les liaisons dangereuses entre dirigeants politiques, services secrets, forces de sécurité, mafia et milieux d’affaires.
Complexe militaro-industriel et gouvernement invisible
Le président américain Dwight D. Eisenhower avait utilisé des mots différents pour décrire un phénomène identique. Dans son discours d'adieu à la nation le 17 janvier 1961, il fit une déclaration qui surprit ses auditeurs : il mit en garde le peuple américain contre l’influence du « complexe militaro-industriel » (military industrial complex), qu’il définit comme « la conjonction d'une immense institution militaire et d'une grande industrie de l’armement ». Selon lui, cette alliance pèse sur les décisions politiques, entretient une logique d'escalade des dépenses militaires et capte une part croissante des ressources publiques et scientifiques au détriment d'autres priorités.
Trois ans plus tard, les journalistes David Wise et Thomas B. Ross dénoncent dans l’ouvrage The Invisible Government les manœuvres secrètes de la CIA. Ils écrivent qu’il « existe deux gouvernements aux États-Unis de nos jours. L’un est visible. L’autre est invisible. » Le récit complotiste exploite cette théorie, dans le contexte de l’assassinat du président John Kennedy. On y pointe le rôle supposé d’ agents de la CIA acoquinés avec des membres de la Mafia. Curieusement, le titre sera repris en 2001 par Laurent Joffrin, dans un ouvrage qui décrit « les forces convergentes de la mondialisation, du droit et du corporatisme (qui) l’emportent sur la volonté collective de la nation ».
Théorisation de l’État profond
En février 2014, un ancien collaborateur du Congrès nommé Mike Lofgren publie un essai intitulé Anatomy of the Deep State, dans lequel il explique que le véritable pouvoir est exercé aux États-Unis non par les élus et les institutions officielles, mais par une alliance entre les hauts responsables de certains lieux de pouvoir institutionnels et de certains secteurs économiques (Wall Street, Silicon Valley…). Ces institutions enracinées sont réticentes à tout changement et constituent un obstacle aux tentatives de réforme souhaitées par les politiques. En octobre de la même année, l’universitaire et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott présente le concept d'État profond dans son livre The American Deep State pour désigner un « supramonde », une institution informelle et opaque faite de contacts personnels de haut niveau, qui influence voire dirige en sous-main le pouvoir politique. Il s’agit de personnalités issus des milieux financiers, industriels, pétroliers, militaires qui agissent hors de tout cadre légal. Sa vision - parfois jugée conspirationniste - met l’accent sur les angles morts de la démocratie.
On le voit, la définition de l’État profond est instable. Scott insiste sur les mécanismes cachés et les réseaux informels, tandis que Lofgren se concentre sur les institutions et les acteurs visibles et puissants. Les deux approches se recoupent, mais diffèrent par leur degré de formalisation et leur interprétation des dynamiques de pouvoir. Lors de son premier mandat, Donald Trump s’empare de l’expression pour stigmatiser les « bureaucrates démocrates » qui s’ingénient à bloquer ses décisions. Elle est aussitôt reprise dans les médias : de 64 mentions sur les chaines d’information en 2016, elle passe à 2 300 en 2017 et à plus de 5 000 l’année suivante. Avec deux années de retard, il en est de même en France : à titre d’exemple, jusqu’en 2017, elle est quasiment inexistante dans les colonnes du Figaro, puis apparaît 28 fois en 2018 et plus de 50 fois les années qui suivent.
Des États-Unis à la France : un contraste frappant
Outre-Atlantique, l'expression a suivi un chemin presque classique : née d'une critique feutrée de la technocratie, elle a été happée par la machine médiatique et partisane jusqu'à devenir une arme rhétorique. Ses auteurs parlaient d'un système ; Donald Trump et ses relais en ont fait un ennemi.
En France, dans un contexte de critiques contre l’inertie administrative, les normes jugées paralysantes et les contre-pouvoirs technocratiques, l’idée gagne du terrain. Elle trouve un terreau ancien : celui du soupçon envers les corps constitués, la haute administration, les réseaux d'influence — une méfiance qui ne date pas de 2014. L’ État profond à la française se greffe sur des figures plus anciennes : les 200 familles, la franc-maçonnerie, le mur de l’argent… Le mot change de vêtement sans changer complètement de corps. Ainsi un même syntagme peut traverser l'Atlantique en gardant son étiquette, tout en absorbant, dans chaque pays, les peurs et les généalogies politiques qui lui préexistaient. L’ État profond n'est pas tant un concept stable qu'un miroir — chacun y voit l'ombre portée de ses propres institutions, et le nom qu'on lui donne en dit souvent plus long sur celui qui l'emploie que sur la réalité qu'il prétend décrire.

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