Parole à nos invités

Instruire pour Jean-Joseph Julaud

Jean‑Joseph Julaud, écrivain, ancien professeur de lettres et d’histoire‑géographie devenu vulgarisateur de la langue française à travers de nombreux ouvrages (comme Le Français correct pour les nuls), défend l’idée que bien instruire — c’est‑à‑dire comprendre, maîtriser et apprécier la langue — est la clé pour utiliser le français avec précision, clarté et confiance, qu’il s’agisse d’orthographe, de grammaire ou d’expression écrite. Il montre à travers ses réflexions et ses succès que transmettre ce savoir n’est pas seulement un exercice académique, mais une manière de rendre accessible à tous la richesse et les subtilités de notre langue, tout en valorisant l’apprentissage et le plaisir des mots.
Rédigé par DLF
Publié le 11 octobre 202316 min de lecture
Instruire pour Jean-Joseph Julaud

Invité d’honneur, le 12 octobre 2023 (voir p. II), Jean-Joseph Julaud nous a conté la belle histoire de l’élaboration de son Petit manuel à l’usage de ceux qui doutent (First Éditions, 2022, 240 p., 16,95 €). Il nous a fait vivre également l’aventure de la production de ses divers ouvrages pour les Nuls. La voici.

La collection « For Dummies » est née aux États-Unis en 1990. Le tout premier livre avait pour titre MS-DOS for Dummies. En 1999, les éditions First ont fait l’acquisition de la licence, traduisant « For Dummies » par « Pour les Nuls ». En 2001, je publie le premier titre en français : Le français correct pour les Nuls. Deux ans plus tard, mon éditeur me demande : « Accepterais-tu d’écrire L’Histoire de France pour les Nuls ? »

Je refuse parce que c’était un travail énorme, parce que c’était périlleux, parce que l’histoire était la propriété de l’Université, qui avait substitué à la narration, à ce qu’on appelle la petite histoire qui fonde la grande, des batailles d’idées assorties de systématisations dont le grand public se détournait. Tout cela était fort utile sans doute, mais parfois les historiens oublient de jouer leur rôle essentiel : le partage de leurs connaissances avec le plus grand nombre, au moyen d’un langage simple et accessible.

J’avais associé à ce projet un de mes amis, inspecteur d’académie, qui m’avait dit au mois de juin : « Je veux bien y participer. » Et, au mois de septembre : « Je ne veux plus. » Le père Grandet, quand il voulait se débarrasser d’une affaire, disait : « Ma femme m’a dit que ce n’était pas une bonne affaire. » Mon ami a commencé : « Ma femme m’a dit que... » J’ai compris le message.

Je suis donc retourné chez mon éditeur pour lui signifier mon refus : « Je ne pourrai pas, c’est presque insurmontable », d’autant plus qu’en même temps Le Cherche Midi me demandait un autre roman. Mon éditrice, qui était au rez-de-chaussée, téléphone au P-DG qui descend dans le bureau de son adjoint au premier étage.

J’ai été enfermé dans ce bureau pendant une heure au cours de laquelle tous les deux ont avancé beaucoup d’arguments. Je les déclinais à chaque fois jusqu’à cet argument décisif, et pour moi imparable, car, en réalité, je brûlais d’envie de tenter l’aventure : « Tu as carte blanche. Tu fais ce que tu veux, tu écris l’histoire comme tu l’entends. » La confiance qu’on m’offrait a décuplé mon énergie ; raconter la grande et la petite histoire, c’était, plus qu’un boulevard, une autoroute vers le passé.

J’ai accepté. Je me rappelle le porche du 27 rue Cassette où étaient situées les éditions First, un charmant hôtel particulier. Quand je l’ai franchi, c’est comme si la voûte de pierre m’était tombée sur la tête. Je suis reparti dans la rue, courbé sous le poids d’une responsabilité écrasante. Il a fallu que je me redresse et c’est ce que j’ai fait parce que le délai était très court : il fallait rédiger 400 pages avant le mois de mai suivant. Mon fils m’annonce au mois d’octobre qu’il se marie au Mexique. Il fallait donc faire ce voyage. Il y a eu d’autres imprévus, tel celui du départ de mon éditrice chargée du projet.

J’ai alors fait cavalier seul jusqu’en mars 2004 où j’ai demandé si la nouvelle éditrice pouvait lire ce que j’avais écrit. Elle n’a été nommée qu’en mai où je lui ai apporté mon manuscrit achevé… Il pesait 3,600 kg, comme un nouveau-né. Mais il y avait un problème : au lieu de 400 pages, j’en avais écrit 800 ! Après un moment de surprise proche de la stupéfaction, mon éditrice a décidé de le publier sans rien en retrancher (je l’en remercie encore aujourd’hui).

C’était le plus gros volume de la collection « Pour les Nuls ». Que s’est-il passé ensuite ? Le livre est paru le 18 août. Vous savez ce qu’est une « mise en place » dans le domaine de l’édition : si elle s’élève à 2000 ou 3 000 exemplaires, vous avez des chances de vendre des livres. Si vous avez une mise en place de 1 400 exemplaires, comme c’était le cas pour L’Histoire, la semaine d’après on n’en parle plus. Au bout d’une semaine, les libraires de France et de Navarre ne cessaient d’appeler pour qu’on leur envoie de nouveaux livres, mais le stock était épuisé !

Quelqu’un avait prévu cette situation avant la parution du livre : « Faites attention ! Votre livre va faire un tabac. » Qui était-ce ? Eh bien, c’était l’imprimeur. Pourquoi l’imprimeur ? Parce qu’il avait vu près de ses machines les ouvriers se faire happer par la lecture des pages qu’ils vérifiaient ! Et tous avaient demandé un livre à la fin de l’impression.

À Noël 2004, nous avons atteint cent dix mille exemplaires ; aujourd’hui, vingt ans plus tard, toutes éditions confondues, nous avons dépassé un million. L’année suivante, en 2005, j’ai écrit, dans la même collection, La Littérature française, puis La Géographie française, La Poésie française, La Dictée... et des dizaines d’autres livres pour la même maison. J’ai vécu vingt-cinq ans de bonheur avec les éditions First, un bonheur qui toujours se poursuit : j’y étais encore tout à l’heure.

Jean-Joseph Julaud, écrivain (biographie détaillée dans le numéro 241 de DLF, 3e trimestre 2011).

Parmi ses oeuvres publiées depuis : La Dictée pour les Nuls, Le Cheval en 100 poèmes (2011), Ça ne va pas ? Manuel de poésiethérapie, Le français pour les Nuls juniors (2012), Les Châteaux forts, Cent poèmes entre chiens et loups (2013), Les plus beaux poèmes d’Apollinaire, Les Fleurs du mal, Baudelaire. Poèmes commentés, Les Malchanceux de l’Histoire de France (2014), Les Plus Beaux Poèmes de Victor Hugo, 50 questions autour du français, Histoires extraordinaires de chats et autres animaux (2015), Conjuguer sans fautes pour les Nuls, Les Grandes Dates de l’Histoire de France pour les Nuls, Les Fables de La Fontaine (2016), La Poésie de Jean Orizet, La Conjugaison pour les Nuls, 10 règles de français pour 99 % de fautes en moins (2017), 50 idées reçues sur l’Histoire de France (2019), Dans la tête des poètes, Le Petit Livre de la grammaire facile, L’Esprit des mots (2021), 1000 ans d’histoire autour du monde, Petite Anthologie de la poésie féline, Petit manuel à l’usage de ceux qui doutent (2022), L’Histoire de France en 100 événements pour les Nuls, Le Grand 365, 100 % culture générale (2023). Sans oublier les 10 tomes de L’Histoire de France pour les Nuls en BD.

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