Parole à nos invités

L’étymologie pour Pierre Avenas

Pierre Avenas, ingénieur, chercheur, écrivain et spécialiste passionné d’étymologie et de linguistique historique, explique comment l’étude des origines des mots révèle des liens fascinants entre la langue française, la culture et la pensée — en montrant que connaître l’étymologie aide non seulement à comprendre l’histoire des mots, mais aussi à enrichir notre perception du monde et de notre vocabulaire.
Rédigé par DLF
Publié le 25 janvier 202316 min de lecture
L’étymologie pour Pierre Avenas

En 2019, proclamée par l’UNESCO année internationale du tableau périodique des éléments chimiques, Pierre Avenas, invité d’honneur de DLF (voir page II), a publié La Prodigieuse Histoire du nom des éléments (chez EDP Sciences, en relation avec la Société chimique de France, 260 p., 19 €).

Mon intérêt pour l’étymologie, loin de ma formation d’ingénieur, vient d’abord de l’influence de mon épouse Brigitte, professeur de lettres et auteur, mais aussi de la curiosité pour les mots que j’ai toujours cultivée. Mes activités professionnelles dans les matériaux et la chimie, à des postes de recherche ou proches de la recherche, m’ont mis en contact avec des domaines très diversifiés, où se rencontre tout un vocabulaire souvent compliqué… dont l’origine est souvent méconnue. Prenons un exemple, le nickel... de la partie blanche des pièces de 1 et 2 euros, de l’acier inox, qui contient 10 % de nickel, et quand tout est bien, c’est nickel ! mais d’où vient le mot nickel ? Contre toute attente… du prénom Nicolas ! Comment diable est-ce possible ?

Au XVIIIe siècle, dans les mines allemandes, les mineurs cherchaient du cuivre, en vain. De plus, ils s’intoxiquaient en grillant les minerais... et les mines s’effondraient parfois. Dans la mythologie germanique, tous ces malheurs étaient dus à des petits lutins diaboliques, appelés les kobolds. Et, pour les amadouer, les mineurs leur donnaient des petits noms affectueux, comme « petit Nicolas », en allemand Nickel... Ils traitaient les minerais de « diables », de « kobolds », de « nickels »... Enfin, lorsque des chimistes ont su identifier les deux métaux nouveaux obtenus alors, ils les ont nommés « cobalt » et « nickel ».

On voit ici l’intérêt de raconter toute l’histoire qui tourne autour d’une étymologie. C’est l’idée de la rubrique dite « Clin d’oeil étymologique », que je publie depuis une dizaine d’années dans L’Actualité chimique, mensuel de la Société chimique de France. Les premiers de ces articles ont inspiré La Prodigieuse Histoire du nom des éléments (EDP Sciences/SCF, 2018).

En 2016, Hubert Jacquet, alors rédacteur en chef de La Jaune et la Rouge, le mensuel de l’École polytechnique, m’a proposé d’écrire aussi une rubrique étymologique pour cette revue. Chaque numéro comportant un dossier sur un thème, l’idée est d’y adjoindre un article sur l’étymologie des mots de ce thème, article baptisé « ÉtymologiX ». Un exemple récent, sur le thème de l’industrie du savoir : d’où vient le mot savoir ? C’est encore une fois très inattendu. Le verbe latin sapere signifie d’abord pour une substance « exhaler du goût, de la saveur », puis pour une personne « avoir du goût, donc du jugement, donc savoir », et de là vient aussi en bas latin sabius, « sage ». En effet, étymologiquement, le sage est celui qui sait car il a savouré.

Une autre source d’inspiration : depuis toujours, je me suis beaucoup intéressé aux sciences naturelles. C’est ainsi que j’ai eu l’idée, au début des années 1990, de combiner sciences naturelles et étymologie, et d’abord dans un livre sur les noms des mammifères, un thème riche en ethnozoologie (cf. le chien sous canicule, la vache sous vaccin, etc.). Ayant réalisé une ébauche de « Bestiaire étymologique », j’ai pris contact en 1997 avec Henriette Walter, que je ne connaissais alors que par ses livres, dont sa passionnante Aventure des langues en Occident (Robert Laffont, 1994). Une grande amitié s’est nouée alors entre Henriette et Gérard, son regretté mari, et mon épouse et moi. C’est ainsi que nous avons, Henriette Walter et moi, coécrit plusieurs livres, édités chez Robert Laffont, à mi-chemin entre linguistique et sciences naturelles. Ces livres racontent de nombreuses histoires, notamment autour de « vedettes » telles que :

– chez les mammifères, le renard, le plus présent dans les fables d’Ésope, avant d’être le super-héros du Roman de Renart, au point que le goupil est devenu un renard !

– chez les oiseaux, la grue, qui a donné son nom à la grue, l’engin de levage, mais aussi au géranium par le grec, au pedigree par l’anglais… et au gruyère par la Suisse !

– chez les poissons, le poisson-torpille, du latin torpedo, « torpeur », car il plonge sa proie dans la torpeur, avant d’inspirer la mine sousmarine, torpedo en anglais, devenue une sorte de missile sous-marin, d’où la Torpédo, la voiture des années 1930 !

– chez les arbres, le hêtre (nom d’origine francique), en latin fagus, d’où le nom de son fruit, la faine, celui de la fouine, ou martre des hêtres, et ses anciens noms, fau, fayard, fou, d’où un fouet, une baguette de hêtre, d’où aussi les patronymes Fage, Fayard, La Fayette... ou les toponymes comme le Puy du Fou, c’est-à-dire la colline du hêtre !

Ces quatre livres d’étymologie inspirent NOMEN, « le podcast qui raconte l’origine des noms du Vivant ». Ce sont des livres thématiques, étymologiques et multilingues, portant sur les noms communs et les noms propres, dont l’approche transverse est a priori originale par rapport à Wikipédia... ou ChatGPT.

Pierre Avenas, né le 14 janvier 1946 à Paris, ingénieur des Mines, chercheur et écrivain.

Études : École polytechnique, puis École des mines de Paris.

Éléments de carrière : directeur du Centre de mise en forme des matériaux des Mines de Paris, à Sophia Antipolis (1976-1978) ; chargé de la politique de recherche et d’innovation au ministère de l’Industrie (1979-1981); directeur R & D chimie d’Elf (1993-2000) puis Total (2000-2004) ; président de l’École de chimie de Lille (1993-1999).

Il publie des chroniques d’étymologie dans les revues mensuelles : L’Actualité chimique et La Jaune et la Rouge, respectivement depuis 2012 et 2016.

Parmi ses œuvres : coécrites avec Henriette Walter :

L’Étonnante Histoire des noms des mammifères, De la musaraigne étrusque à la baleine bleue (2003, 2018) ;

La Mystérieuse Histoire du nom des oiseaux : Du minuscule roitelet à l’albatros géant (2007);

La Fabuleuse Histoire du nom des poissons : Du tout petit poisson-clown au très grand requin blanc (2011), prix Ar Mor 2012 de la Ville de Vannes;

La Majestueuse Histoire du nom des arbres : Du modeste noisetier au séquoia géant (2017), prix Émile-Gallé 2018 de la Société centrale d’horticulture de Nancy.

Avec la collaboration de Minh-Thu Dinh-Audouin : La Prodigieuse Histoire du nom des éléments (2018), Prix spécial 2019 de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux.

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