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La langue française pour Jean-Paul Kauffmann

Jean-Paul Kauffmann, journaliste, écrivain et grand amateur de voyages culturels et littéraires, explique dans cet article l’approche qu’il a de la langue française — loin d’un français « empesé » ou trop décoratif, il préfère un usage simple, sobre et naturel qui sert la pensée et l’expression sans artifice, révélant combien sa sensibilité d’écrivain et son expérience intellectuelle façonnent sa relation au français.
Rédigé par DLF
Publié le 18 octobre 201014 min de lecture
La langue française pour Jean-Paul Kauffmann

Jean-Paul Kauffmann, journaliste et écrivain, était l’invité d’honneur de notre déjeuner du 19 octobre

Quand j’ai obtenu le prix de la langue française l’an dernier, j’ai été évidemment très heureux, très honoré. Et puis ensuite, je dois vous faire une confidence qui ne vous fera peut-être pas plaisir, je me suis senti quelque peu gêné.

Au fond, me suis-je dit, on m’a donné ce prix parce que j’ai traité avec respect la langue française, alors que ce n’est pas du tout ma conception. Je n’ai pas le sentiment d’être déférent avec la langue française, car, comme vous le savez mieux que moi, c’est une langue qui est portée naturellement à la parure, à la laque, à l’amidon. Je n’ai jamais eu l’ambition d’écrire un français empesé, gourmé, ou alors j’ai raté mon coup.

Martin du Gard affirmait que notre langue souffrait de l’excès de produits de beauté : « Trop de cosmétique », disait-il. On ne lit plus beaucoup Martin du Gard. C’est dommage ! Son Journal, paru il y a une quinzaine d’années, est admirable. C’est une langue, si j’ose dire, qui ne se voit pas. Aucun effet, le refus du spectaculaire, comme la véritable élégance, il ne faut pas que cela se voie. Mais je ne prône pas pour autant l’élégance dans ce domaine.

Tout cela pour dire que j’essaie de me garder du beau langage et même du bien écrire, car ce qui me plaît dans le français, c’est une certaine imperfection, en tout cas de négligé, pas de négligence. Ce que Jacques Rivière appelait le « bousculé », un sens du précaire et de l’incommodité ! Il insistait sur le côté spontané et inconfortable qui donne toute sa mesure à notre langue.

Il faut toujours en revenir à la pensée de Proust : « La seule manière de défendre la langue française, c’est de l’attaquer. »

* * *

Le sort de la langue lettone, que j’évoque dans mon dernier livre, Courlande, me paraît plus intéressant et bien plus dramatique que celui de notre langue.

Quand j’ai effectué mon premier voyage en Lettonie en 1997, une de mes grandes difficultés a été de communiquer avec les Courlandais.

Un Courlandais parlant français relevait du miracle, mais l’usage de l’anglais à cette époque était tout aussi rare. La seule langue étrangère pratiquée était alors le russe, qui était obligatoire au moment de l’occupation soviétique.

La Lettonie a un lien de vie ou de mort avec sa langue. Elle ne reconnaît qu’une langue officielle, le letton, et fait tout pour la protéger. Si la langue lettone disparaît, c’en est fini de la Lettonie, pays qui ne comporte que deux millions et demi d’habitants. Et sur ces deux millions et demi près d’un million est russophone. La langue lettone, qui est une langue indoeuropéenne très ancienne, a failli disparaître à l’époque communiste. Il y a donc un fort sentiment identitaire des Lettons par rapport à leur langue.

Depuis le Moyen Âge, la Lettonie n’a été indépendante que 39 ans. La langue est la seule patrie des Lettons.

J’ai assisté en Courlande à la mort d’une langue, le live, d’origine finno-ougrienne. Les Lives, peuple de pêcheurs, sont établis en Courlande depuis des temps immémoriaux. Il y a vingt ans, on comptait encore une quarantaine de locuteurs. Aujourd’hui, ils ne sont plus que cinq. De facto, cette langue n’existe plus, car ces cinq-là n’ont pas pu ou n’ont pas voulu la transmettre à leurs enfants.

J’ai voulu en savoir plus. La vérité est que le live était devenu un idiome corseté, immuable, replié sur lui-même. Il se défendait bec et ongles contre les infiltrations qui pouvaient altérer sa pureté. C’était devenu une langue inerte. Si le live s’était exposé aux influences extérieures, aurait-il survécu ? Je l’ignore. En ouvrant totalement les vannes, n’aurait-il pas été submergé ? Je n’ai pas de certitude à ce sujet.

Pour finir, je dois avouer qu’en écrivant mes livres je ne me suis jamais posé la question de mon rapport à la langue française. Je serais tenté de dire : c’est comme l’air que l’on respire. Quelque chose de naturel. Mais la respiration n’a rien d’instinctif, elle obéit à des règles : expiration, inspiration. Si on ne les respecte pas, on s’essouffle ou on suffoque. Avoir le souffle court, n’est-ce pas un comble pour un écrivain ?

Jean-Paul Kauffmann, journaliste et écrivain, est né en 1944 en Mayenne.

Formation : diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille.

Carrière : journaliste à Montréal (1968-1970), puis à Radio France internationale jusqu’en 1977.

Fait partie de l’équipe fondatrice du Matin de Paris (1977-1983), puis de celle de L’Événement du jeudi (1984), où il devient grand reporter.

Il est également rédacteur en chef de L’Amateur de bordeaux (1984-1995).

Otage au Liban du 22 mai 1985 au 4 mai 1988.

En 1995, il crée L’Amateur de cigare, revue bimestrielle.

Œuvres : L’Arche des Kerguelen (1993, Prix des maisons de la presse).

La Chambre noire de Longwood (1997, prix RTL-Lire, prix Roger-Nimier, prix Femina, prix Jules- Verne et prix Joseph-Kessel).

La Lutte avec l’ange (2001), 31, allées Damour - Raymond Guérin 1905-1955 (2004).

La Maison du retour (2008, prix Saint-Simon, prix François- Mauriac et prix Maurice-Genevoix).

Courlande (2009, prix Nomad’s du récit de voyage).

À paraître, chez Fayard : Voyage sur la Marne.

Distinctions : Prix Paul-Morand 2002, décerné, pour l’ensemble de son œuvre, par l’Académie française ;

Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre (2009).

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