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Le français pour Alain Duault

Alain Duaul̂t, écrivain, journaliste culturel et grand connaisseur de la musique et de la langue française, met en avant dans cet article l’importance d’un français riche, nuancé et musical comme outil de pensée et d’expression artistique, en soulignant combien la langue, par ses sons, ses rythmes et ses images, façonne notre perception du monde et enrichit la création littéraire et culturelle.
Rédigé par DLF
Publié le 5 avril 201323 min de lecture
Le français pour Alain Duault
Alain Duault

Invité d’honneur du déjeuner du 6 avril, le lauréat du prix Richelieu 2013 y prononça ce très beau remerciement.

Richelieu est l’exemple d’un mot dont les sens multiples disent combien la langue française est une mine pour l’esprit : il évoque bien sûr le cardinal Armand Jean du Plessis, ministre de Louis XIII et surtout fondateur de l’Académie française. Mais Richelieu évoque aussi la ville éponyme d’Indre-et-Loire qui fut largement conçue et édifiée par le cardinal. Ou ces souliers élégants à lacets que portent les citadins. Dorénavant, pour moi, Richelieu sera synonyme d’un accord avec des gens de goût, vous-même qui m’honorez de ce prix Richelieu dont j’entends bien qu’il s’attache à la défense de la langue française.

Ce combat pour le maintien d’une certaine élégance de notre langue s’avère aujourd’hui indispensable face à l’avachissement intellectuel que chacun peut constater et dont la langue est le reflet. Et ce combat n’est pas dissociable, pour moi, d’un autre, tout aussi fondamental, le combat pour la beauté, qui donne à l’homme sa singularité : s’attacher à l’esthétique, c’est dépasser le seul utilitarisme, c’est s’arracher à l’animalité, c’est se mettre en chemin vers le sublime. Une simple petite histoire éclairera mon propos : un jour, quatre hommes prennent place dans une voiture, un peintre, un prêtre, un bandit et un sage. Survient un terrible orage qui fait déraper et verser la voiture en plein milieu de la campagne. Nulle lumière à la ronde, la pluie qui tombe dru : les quatre voyageurs avisent une grotte au-dessus de la route et se dirigent vers elle pour s’y abriter. Le peintre pénètre en premier dans la grotte et, admirant le jeu de la lumière sur ses parois, s’écrie : « Quel endroit magnifique pour installer un atelier ! ». Le prêtre entre à son tour et, son regard balayant l’espace et la hauteur de la voûte, affirme, enthousiaste : « Quel lieu idéal pour créer une chapelle ! ». Se pressant sur ses pas, le bandit s’extasie en observant la vue qu’offre la grotte en surplomb de la route et lance : « Quel parfait promontoire pour tendre une embuscade ! ». Le sage arrive en dernier, jette un regard circulaire, et murmure simplement : « Quelle belle grotte ! ». Clarté, simplicité, humilité, sens du partage à travers le langage : la défense de notre langue contre ses acculturations qui sont trop souvent des déculturations semble une évidence. Pourtant, au-delà du constat, qu’est-ce qui fonde cette bataille nécessaire ?

On sait que l’univers est un grand vide peuplé de myriades d’étoiles, de nuages de gaz et de poussières : l’effondrement, il y a plus de cinq milliards d’années, d’un de ces nuages cosmiques a donné naissance au soleil, aux planètes, surgissant littéralement de la nuit des temps. Quelques millions de siècles plus tard, après qu’orages, foudres et mille autres cataclysmes eurent soufflé sur cet espace aujourd’hui appelé « la Terre », un signe a été reconnu, une marque sur une paroi peut-être, un geste répété, une reconnaissance – un langage. Le ciel a continué à se déployer alors au-dessus de ce nouvel océan de signes, puis de mots. Et ces signes, ces mots ont donné un sens à ce qui apparaissait : un nuage plus grand qu’un autre, ou plus petit, plus clair ou plus sombre, plus aimable ou plus oubliable – plus beau. Tout s’est distingué, la chambre des vents, les ailes de pluie des nuages, le contour énigmatique d’un visage, le bruit du souffle qui sort de la bouche : l’un a préféré ceci, l’autre cela, la différence et le désir ont ensemencé la beauté, son langage.

Quand Milan Kundera écrit que « la laideur s’empare du monde », il pointe avec justesse ce délabrement généralisé des valeurs fondatrices de notre société tel qu’il se manifeste en particulier dans cette langue qui demeure notre ciment commun. Car la langue non seulement dit les choses mais les éclaire : la lente extinction de la poésie à notre époque est un symptôme. Donc si l’on est bien conscient de ce qu’est ce langage qui nous unit, il semble urgent de mettre en oeuvre ce qu’on pourrait appeler une écologie de la langue, qui lui évite cette perdition de plus en plus accélérée sous l’oeil indifférent des pouvoirs publics. Le danger le plus évident est bien sûr cette invasion pernicieuse de l’angloaméricain, jusqu’à des aberrations de plus en plus sidérantes : je voyais l’autre jour une affiche cinématographique annonçant un nouveau film, « Deux days à Paris » (pourquoi pas Two days in Paris ou plutôt Deux jours à Paris ?), dont on vantait le « casting » (au lieu de la distribution) ! Mais sans même aller au cinéma, combien de collègues se disent « overbookés », ou assommés par un « jet lag » qui les rend « out » ? Combien nous offrent des « best of » (alors que le beau mot de florilège sonnerait tellement mieux, ou, à tout le moins, celui de compilation) ? Je n’ai pas besoin d’insister : chacun a eu sans aucun doute l’occasion de l’éprouver. Que faire alors ?

Ne jamais relâcher son attention : la rectitude du langage est aussi une question de politesse vis-à-vis de son interlocuteur ou de ses auditeurs, téléspectateurs et lecteurs. De même qu’on n’a pas plaisir à converser avec quelqu’un qui est avachi presque à l’horizontale dans un fauteuil, on n’a pas non plus envie d’écouter quelqu’un qui écrase la langue de mille et un anglicismes ou autre verlan pour aboutir à une bouillie. Je vous en propose trois exemples, notés à la volée dans les transports en commun : « Je m’suis fait une toile de ouf en prime » ou bien « elle est relou la meuf avec ses starlights blue pour faire genre » ou encore « mate, elle est zarbi la gonze avec son kid ». Trois phrases parmi tant d’autres qui donnent le sentiment de ne plus partager notre langue, d’être étranger dans son propre pays car la langue qu’on y parle n’est plus la langue française qui nous était commune : c’est une langue qui se délite, s’absente d’elle-même. Si l’on ne parle pas encore ainsi à l’antenne – encore que certaines émissions, pour faire jeune (et l’on dit maintenant « djeune’s ») y sacrifient ! –, les dérives guettent : ainsi de cette mode des élisions de syllabes. On invite le public à chercher une « appli sur le net » et non une application sur internet, à utiliser son « ordi » et non son ordinateur, on conseille une école « d’ingé » ou une école « de co » si l’on veut orienter des jeunes gens vers une école d’ingénieurs ou une école de commerce : comme si un mot de plus de deux syllabes était devenu impraticable pour le locuteur français de la nouvelle génération ! Donc, non seulement la langue s’appauvrit, mais la syntaxe se délite, tout se réduit à un langage de communication dont les SMS ont tracé l’espace restreint et l’orthographe phonétisée. Mais certains écrivains se laissent glisser sur cette pente funeste, réduisant leurs phrases à quelques mots fonctionnels ou à des injonctions qui tiennent lieu de réflexion : donner des noms serait cruel !...

Que faire devant ce déferlement mortifère ? Continuer de pratiquer notre langue en faisant briller ses richesses, ne jamais renoncer face à la dictature du linguistiquement incorrect, croire à la beauté de cette langue et à la beauté qu’elle véhicule. Platon dit que « la beauté est la lumière des idées » mais, justement, ces idées passent par la langue, notre langue, notre bien commun, notre lien, l’héritage d’une mémoire qui noue les générations. Il serait dommage d’abaisser les idées dans l’abaissement de la langue et de perdre ainsi la lumière que nous apporte la beauté. Je laisserai le dernier mot au journaliste, philosophe et poète italien Guido Ceronetti : « Tant qu’il existera des fragments de beauté, on pourra encore comprendre quelque chose au monde ».

Alain Duault, journaliste musicologue, né en 1949 à Paris.

Diplômes : maîtrise de lettres et sciences humaines.

Carrière : producteur à France Culture et France Musique ;

critique musical à la NRF, au magazine Elle, aux Nouvelles littéraires ; présentateur de très nombreuses émissions musicales sur Antenne 2 et France 3, sur Europe 1 et sur RTL ; critique musical et chef de la rubrique Musique à L’Événement du jeudi ; directeur des programmes musicaux de France 3 et animateur d’une émission quotidienne sur Radio Classique.

Auteur et interprète des spectacles Verdi, une passion, un destin, Victor Hugo, la légende d’un siècle, Rencontre avec George Sand ; président des Fêtes romantiques de Nohant et des Rencontres internationales Frédéric Chopin.

Nombreuses oeuvres, poèmes et romans, dont le dernier, Les Sept Prénoms du vent, ouvrages musicaux, dont Verdi, la musique et le drame, L’Opéra de Paris, Guide du disque compact classique, Invitation à l’opéra, Schumann, le goût de l’ombre, L’opéra vu par Alain Duault, et récemment le Dictionnaire amoureux de l’opéra.

Décoration : chevalier de la Légion d'honneur, commandeur des Arts et des Lettres.

Distinction : Grand prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre (2002).

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