Parole à nos invités

Le français pour Benoît Duteurtre

Benoît Duteurtre, écrivain, romancier, essayiste, critique musical et animateur culturel (notamment dans l’émission Étonnez‑moi Benoît sur France Musique), met en avant dans cet article son inquiétude face à l’envahissement des mots anglais et au déclin des usages francophones tout en soulignant l’importance d’un français vivant, culturellement enraciné et précis pour préserver l’identité linguistique face aux influences étrangères.
Rédigé par DLF
Publié le 19 octobre 201116 min de lecture
Le français pour Benoît Duteurtre
Benoît Duteurtre

Invité d’honneur du déjeuner du 20 octobre, l’écrivain et musicologue Benoît Duteurtre s’est d’abord inquiété – à juste titre – du déclin de la musique française, pour en venir ensuite à l’objet principal de notre Association. Voici des extraits de cette partie de son intervention.

Quant à la langue française, les nouvelles ne sont pas très bonnes non plus. Vous avez sans doute vu hier que les professeurs des écoles françaises sont atteints par un mal nouveau qui s’appelle le « burn out ». Je me suis demandé pourquoi Le Monde avait besoin d’utiliser ce mot anglais plutôt qu’un équivalent français. J’écoute aussi la radio. Je crois que la proportion de mots anglais par phrase, y compris sur les chaînes publiques, augmente d’une façon terrible. J’ai l’impression que c’est un phénomène continu depuis déjà quelques décennies, mais que, tout d’un coup, on est entré dans une phase d’accélération et qu’on est au moment où les choses basculent et où l’anglais est en train de devenir pratiquement la langue principale de l’Europe. Récemment, je me baladais dans le forum des Halles et j’ai vu un magasin de chaussures « Shoe Store ». Mais ce n’était pas des chaussures anglaises, c’était simplement des chaussures. Pourquoi fallait-il baptiser ce magasin d’un mot anglais, alors qu’on pourrait le dire en français ? En fait, je me suis dit que la simple utilisation du même mot en anglais donne une espèce de supplément de modernité à celui qui le prononce, à celui qui l’utilise et au produit qu’il désigne. C’est un phénomène immense, énorme, auquel on ne peut pas grand-chose. Un de mes neveux, à propos de quelque objet qui lui avait plu, me disait « c’était vraiment très staïle (style) ». Comme si le même mot prononcé à l’anglaise apportait quelque chose de plus. Face à cette situation, on peut avoir deux attitudes : ou, ce qui n’est pas totalement déraisonnable, on se dit : « C’est un phénomène tellement fort qu’on n’y peut rien. » Ou on se demande à quelle échelle on peut réfléchir et peut-être se battre, d’une façon qui ne paraisse pas seulement passéiste. Je pense que c’est à l’échelle de l’Europe qu’il faut agir aujourd’hui. Je suis content, d’ailleurs, que Jean Quatremer ait reçu le prix Richelieu, parce que son blog sur la question de l’anglais à Bruxelles est vraiment passionnant. Car c’est à l’échelle européenne que les choses ont vraiment basculé. Je me pose la question : « C’est quoi, l’Europe ? » C’est à la fois une culture commune et une mosaïque de cultures extrêmement différenciées, avec chacune sa langue. Si on ne commence pas par prendre en considération cette idée même de l’Europe, on est simplement dans l’application d’un modèle américain, qui serait à terme unifié par l’anglais. C’est ce qui se produit depuis dix ans. Les Français et les Allemands n’ont opposé aucune résistance à ce phénomène, d’autant moins que les Anglais eux-mêmes, trop contents de voir l’Empire s’étendre, ont joué très subtilement la partie. L’absence de résistance des pouvoirs publics français est préoccupante. Je pense qu’on doit vraiment s’attacher à défendre l’idée que l’Europe est un ensemble avec plusieurs langues et non pas un ensemble unifié par l’anglais. Je crois que ce combat est encore relativement jouable. Il suffirait que les Allemands s’allient aux Français pour défendre l’idée de plusieurs langues de travail pour que, dans les faits, on ne bascule pas vers l’anglais. Donc, je crois qu’on peut se battre encore à l’échelle européenne pour la défense de la langue française. J’espère qu’on continuera à le faire et je pense qu’il faut aussi bien sûr se battre à l’échelle française, notamment contre l’invasion de mots anglais et des anglicismes. Sur France Info maintenant, lorsqu’on fait un reportage dans un pays étranger de langue non anglaise, le journaliste pose ses questions en anglais. Ainsi, une radio d’État française va poser ses questions en anglais aux Libyens, J’imagine qu’à Radio France on devrait pouvoir se battre pour que des interprètes soient de nouveau utilisés et qu’on interroge chaque personne dans la langue de son pays comme cela fut l’usage à la radio française jusqu’à une époque récente.

Voilà quelques petites réflexions qui me venaient à l’esprit à l’occasion de ce déjeuner. Mais il y en a beaucoup d’autres. Je voulais simplement vous dire le plaisir que j’ai d’être avec vous et l’utilité du combat que vous menez – même si, profondément, dans mon pessimisme raisonnable, je pense que la cause est... assez mal partie, mais qu’il importe toujours de se battre.

Benoît Duteurtre, écrivain, musicologue. né en 1960 à Sainte-Adresse (Seine-Maritime).

Diplômes : Licence de musicologie.

Carrière : critique musical et journaliste (depuis 1985), notamment pour Le Monde de la musique, Diapason, Elle, Les Lettres françaises, L’Événement du jeudi, L’Idiot international, Paris Match et Le Figaro magazine, critique musical et journaliste à Marianne (depuis 1997), critique littéraire au Figaro littéraire (depuis 1998), chroniqueur musical à Classica (depuis 2009) ; conseiller artistique de la Biennale de la musique française à Lyon (1991), de la fondation Singer Polignac, directeur de la collection « Solfèges » aux éditions du Seuil (1991-97), fondateur et directeur de l’association Musique nouvelle en liberté (depuis 1991), producteur (depuis 1997) à France Musique de l’émission « Étonnez-moi, Benoît », chroniqueur au magazine Rive droite rive gauche sur Paris Première (1999) ; membre du comité de lecture des éditions Denoël (depuis 2002).

Parmi ses œuvres : Sommeil perdu (1985), Gaieté parisienne (1996), Drôle de temps (1997, prix de la nouvelle de l’Académie française), L’Opérette en France (1997, prix Pelléas 1998), Les Malentendus (1999, prix Charles Oulmont 1999), Le Voyage en France (2001, prix Médicis 2001), Le Grand Embouteillage (2002), Service clientèle (2003), Chemins de fer (2006), La Cité heureuse (2007), Les Pieds dans l’eau (2008), Ballets roses (2009), Le Retour du Général (2010), L’Été 76 (2011) ; auteur de la série TV Les Folies de l’opérette (2001) et de la comédie musicale Viva l’Opéra (comique) ! ou le fantôme de l’Opéra-Comique (2004). Décoration : officier des Arts et des Lettres.

(D’après le Who’s Who 2012.)

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