

Mes parents étaient professeurs de sténodactylo, j’avais 16 ans et un rêve très concret : acheter une mobylette bleue. Mon père, sévère, n’accepta qu’à une condition. Un an durant, chaque jour, je dus suivre sans faille le programme qu’il avait concocté : un quart d’heure de sténographie, un quart d’heure de dactylographie, vingt mots d’anglais, puis d’allemand, vingt minutes d’éducation physique et une demi-heure de musique. Un an plus tard, je disposais de la mobylette et de l’estime de mon père. C’est peut-être grâce à cela que je me suis intéressé aux mots parce que, en réalité, la sténographie, c’est leur transcription phonétique ; la dactylo, c’est leur orthographe ; les mots étrangers sensibilisent à la morphologie et la musique révèle un autre code. Quant à l’éducation physique, je vous l’assure, c’est fort bon pour soulever les dictionnaires...
* * *
Je n’ai plus de mobylette, plus de contrat paternel, mais l’obsession des mots est restée et, grâce aux chroniques quotidiennes, je continue d’apprendre. Au coeur de mes amis les dictionnaires, avec de belles surprises. Par exemple, un matin, le mot cyclone s’imposait, on l’annonçait aux Antilles. Pour une fois, R. Estienne, Richelet, Furetière, C. de Rochefort, l’Académie d’hier, T. Corneille, l’Encyclopédie, Féraud, ne m’étaient d’aucun secours : le mot n’existait pas encore. Je le repérai chez Littré. Il se trouve que j’en ai trois côte à côte, parce qu’ils n’ont pas la même reliure... Folie de collectionneur. J’en consulte un et je lis : « cyclone, féminin... » Une cyclone ! Me voilà émerveillé. Quelques secondes plus tard, j’ouvre de nouveau le Littré, celui d’à côté, plus près. Et que lis-je ? « Un cyclone »... Et ce commentaire : « Au moment où s’imprimait le C [1863], cyclone était généralement fait féminin [...], je lui donnais donc ce genre. Depuis, l’usage a varié, les météorologistes l’ont fait masculin. [...] de là la discordance entre les différents tirages. » On ne pouvait se trouver davantage en direct avec la vie de la langue ! Et quel plaisir de raconter cela. Sans oublier le cyclone tout de même.
Jean Pruvost lexicologue, né en 1949.
Diplômes : doctorat ès lettres.
Carrière :
Professeur de lettres (1975-1980) ; chargé de mission d'inspection (1981-1983) ;
inspecteur de l’Éducation nationale (1983-1991) ;
directeur de l’École normale de l’Essonne (1990-1991) ;
directeur du centre IUFM de l’académie de Versailles (1991-1993) ;
puis, à l’université Cergy-Pontoise : directeur du département de Lettres et Sciences humaines (1994-1996) ;
professeur des universités (2000), directeur du master Sciences du langage (depuis 2005).
Concepteur et directeur de La Journée des dictionnaires (depuis 1994) ;
directeur du laboratoire CNRS LDI-Cergy (depuis 2000) ;
directeur éditorial des éditions Honoré Champion (depuis 2009) ;
directeur d’Études de linguistique appliquée (depuis 2009)...
Parmi ses œuvres :
Dictionnaires et nouvelles technologies, prix international Logos(2000) ;
Les Dictionnaires de la langue française (2002),
Le Nouveau Littré (2005),
Les Dictionnaires français, outils d’une langue et d’une culture, prix de l'Académie française (2006),
Dictionnaire de citations de la langue française (2007),
Dictionnaire de la Chine, la Chine des dictionnaires (2008),
Le Vin et Le Loup (2010),
Le Chat (2011),
Les Élections et Le Fromage (2012),
Le Jardin (2013),
Le Cirque et Journal d’un amoureux des mots (2013).
Décorations : commandeur de l’ordre des Palmes académiques, chevalier des Arts et des Lettres.


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