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Le français pour Laura Alcoba

Laura Alcoba, écrivaine franco-argentine et professeur de français, met en avant dans cet article comment sa relation intime avec le français — langue qu’elle a choisie, enseignée et explorée à travers son parcours migratoire et littéraire — lui permet de tisser des récits sensibles, de donner voix aux mémoires et aux identités, et de montrer que le français, au-delà d’un instrument de communication, est un lieu d’écriture, de pensée et de rencontre culturelle.
Rédigé par DLF
Publié le 21 mai 20148 min de lecture
Le français pour Laura Alcoba

Dans Le Bleu des abeilles (Gallimard, 2013, 128 p., 15,90 €), Laura Alcoba, retrace sa vie d’écolière, la découverte de la neige, la correspondance qu’elle entretient avec son père, retenu prisonnier politique en Argentine. Elle y décrit aussi sa vie quotidienne dans une banlieue parisienne et la découverte émerveillée de la langue française. Tout cela forme une chronique acidulée, joyeuse, profondément touchante. En voici un extrait (p.72 et 73).

Les e muets me fascinent depuis le début. Je les ai aimés dès les premiers cours de Noémie, à La Plata, dès que mon professeur de français m’a fait découvrir le premier d’entre eux, celui qu’elle cachait au bout de son prénom. Une voyelle muette ! Quand on ne connaît que l’espagnol, on ne peut pas imaginer que de telles choses existent – une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors ! J’étais plus que surprise – littéralement abasourdie. Et comme exaltée, soudain : je voulais tout savoir à propos de la langue qui était capable de faire des choses pareilles.

J’ai aimé mon premier e muet comme tous ceux qui ont suivi. Mais c’est plus que ça, en vérité. Je crois que, tous autant qu’ils sont, je les admire. Parfois, il me semble même que les e muets m’émeuvent, au fond. Être à la fois indispensables et silencieuses : voilà quelque chose que les voyelles, en espagnol, ne peuvent pas faire, quelque chose qui leur échappera toujours. J’aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se dérober aussitôt. À peine aperçues, elles se tapissent dans l’ombre. À moins qu’elles ne se tiennent en embuscade ? Même si je ne les entends pas, quand on m’adresse la parole, j’ai souvent l’impression de les voir. Et plus j’apprends le français, plus vite je les repère. Parfois, j’imagine que les voyelles muettes me voient aussi. De mieux en mieux, me semble-t-il, à mesure que j’avance, comme si elles avaient également appris à me connaître. Comme si, depuis leur cachette, elles avaient une attention pour moi – un regard, un geste, une manière de me rendre la pareille. J’aime nous imaginer dans cette communication silencieuse. J’en viens à me sentir en connivence avec l’orthographe française. Et j’adore ça.

Laura Alcoba ,

née en 1968 en Argentine, arrive en France à l’âge de dix ans.

Universitaire, romancière et éditrice.

Diplômes : entre à l’École normale supérieure (1989); maîtrise de lettres modernes (1991)sous la direction de Florence Delay ; puis agrégation d’espagnol ; thèse de doctorat (1999).

Carrière : maître de conférences à l’université de Paris Ouest-Nanterre (littérature espagnole du Siècle d’Or (XVIe et XVIIe siècles); traductrice ; éditrice aux éditions du Seuil (depuis 2013).

Publications :

  • Manèges (2007)

  • Jardin blanc (2009)

  • Les Passagers de l’Anna C. (2012)

  • Le Bleu des Abeilles (2013).

Distinctions : prix de soutien de la Fondation Del Duca (2013).

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