
Il n’est pas facile de démêler les raisons qui sont à l’origine de l’abandon de certains mots ou de certaines expressions. L’idéologie n’en est pas absente. À tort ou à raison, certains vocables sont progressivement frappés d’ostracisme car jugés péjoratifs ou défavorablement connotés. On ne sait qui est à l’origine de ce type de sentence. On ne sait pas non plus qui est l’inventeur de telle ou telle formule de remplacement, mais on est frappé par la rapidité avec laquelle se répandent ces innovations langagières. La mode, le panurgisme médiatique, la crainte de paraître vieux jeu expliquent l’accélération de leur diffusion dans la presse et l’audiovisuel.
De fille-mère à maman solo
Prenons l’exemple de maman solo. Selon le logiciel de recherche Gallicagram, l’expression est apparue en 2020 et a remplacé instantanément mère célibataire, même si les deux termes n’ont pas exactement la même signification (la maman solo élève seule ses enfants, sans être forcément célibataire). La mère célibataire avait elle-même succédé au méprisant fille-mère qui, selon la juste définition du Larousse, évoquait « l'époque révolue où la fille qui avait « fauté » était couverte d’opprobre ».
De la province aux territoires
« L’horreur de la Province tient à l’assurance où nous sommes de n’y trouver personne qui parle notre langue, mais en revanche de n’y passer, une seule seconde, inaperçus. » écrivait méchamment François Mauriac. Longtemps en effet certains ont considéré que ce qui se faisait à Paris était supérieur à ce qui se faisait en province. L’Académie rappelle que notre langue porte encore la trace de ce mépris avec des expressions, comme « cela sent sa province » ou « cette robe fait un peu province ». Est-ce la raison pour laquelle ce mot est tombé en désuétude ? Le glissement lexical a débuté il y a plus de quarante ans : à partir de 1980 en province commence à être jugé condescendant. En région s’impose d’abord, porté par les réformes de décentralisation. Dans les années 2000, le mot territoire migre du vocabulaire technique (aménagement du territoire) vers le langage politique et médiatique. Puis le mot s'impose massivement. Plusieurs jalons institutionnels l'installent dans le discours public à partir de 2015 : loi sur la nouvelle organisation territoriale, ministère de la Cohésion des territoires, Banque des territoires, Agence nationale de la cohésion des territoires…
Le remplacement est faussement neutre : « les territoires » désignent la même chose que « la province » — tout ce qui n'est pas Paris — mais avec un vocabulaire d'ingénieur qui, en prétendant éviter l’arrogance, produit un résultat strictement identique.
Des banlieues aux quartiers
Le même phénomène d’euphémisation est observé pour ce qui concerne les banlieues, progressivement remplacées par les cités à l'époque de de SOS Racisme et des marches pour l’égalité (1984). Puis le discours politique adopte les quartiers, par extension de quartiers sensibles, pour désigner les zones urbaines où se concentrent les difficultés sociales. Quelques années plus tard, la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine institutionnalise définitivement le mot, en remplaçant les zones urbaines sensibles par les quartiers prioritaires de la politique de la ville. L'administration, puis les médias cessent d'employer « cités ». Comme pour « territoires », il s'agit d'abord d'une volonté de neutraliser cité et banlieue, jugés stigmatisants car devenus synonymes de relégation, quand « quartier » semble descriptif et anodin. Frédéric Says sur France Culture a rangé ce lexique dans « le gouvernement par euphémisme ». Le mot a aussi l'avantage technocratique d'aligner le langage médiatique sur les catégories administratives. L'effet paradoxal est identique à celui de « territoires » : la litote, en se généralisant, recharge le mot « quartiers » de la connotation méprisante qu'on voulait éviter.
Du tiers-monde au Sud global
Le cas du tiers-monde est différent. Popularisé par Alfred Sauvy en 1952, ce terme désignait les pays sous-développés qui formaient un ensemble « ignoré, exploité, méprisé comme le tiers état ». En 1955, la conférence afro-asiatique de Bandung cherche à organiser politiquement 29 pays du tiers-monde, dits non-alignés sur les blocs dominés par Moscou et Washington. L’expression pays en voie de développement se substitue ensuite au terme « tiers-monde », chargé de pauvreté et de marginalité.
Au fil des temps, les pays qui formaient cet ensemble se sont différenciés ; certains ont connu une croissance spectaculaire, tels la Chine ou l’Inde. Les géographes et politiques parlent alors des Pays du Sud, puis des Suds, puis du Sud global qui réintroduit un acteur collectif, sur les terrains diplomatique et stratégique plutôt que sur celui du développement - remarquons que cette notion ne respecte pas les hémisphères, l’Australie et la Nouvelle Zélande n’en faisant pas partie. La succession terminologique traduit ainsi un changement de perception.
Le tiers-monde et la tiers-mondisation subsisteront néanmoins péjorativement dans certains discours politiques ainsi que dans l’idéologie tiers-mondiste.

7 août 2026
Le mot "exclave" a une particularité : à ce jour, il ne fait pas partie de la langue française. Il n’est mentionné ni dans le Larousse, ni dans le Robert, ni dans le dictionnaire de l’Académie française, ni dans le Trésor de la langue française, ni dans le portail lexical du Centre national des ressources textuelles et lexicales; il n’est même pas reconnu par les correcteurs d’orthographe… Ceci pour une raison simple : il fait strictement double emploi avec enclave. Il n’y a aucune différence entre ces deux mots. Autrement dit, "exclave" n’a aucun intérêt.

30 juillet 2026
Né en Turquie, le concept d' « État profond » a traversé la Méditerranée et l'Atlantique pour être popularisé par Donald Trump, avant d'arriver en France, notamment dans la bouche d'Emmanuel Macron. Entretemps la signification de cette expression a évolué.

22 juillet 2026
Le déclin de l’expression écrite et particulièrement de l’écriture manuscrite est favorisé par les usages numériques et les écrans. Or plusieurs travaux en psychologie cognitive, neurosciences et sciences de l'éducation montrent que celle-ci présente des avantages significatifs par rapport à la frappe au clavier, dans le cadre de l’apprentissage de la langue.

25 juin 2026
L'acteur Simon Abkarian explique son attachement à la langue française